Savoir concentrer son énergie au bon endroit

L’industrie brassicole continue de fleurir au Québec et en plus d’amener de nouvelles brasseries, cette expansion tend également à faire naître des expertises spécifiques s’attaquant aux problématiques les plus présentes dans le milieu. L’un des défis pour une industrie aussi jeune, composée de microjoueurs, est de développer et d’adapter des technologies de pointe en des solutions peu coûteuses qui nécessitent un minimum d’investissement, mais génèrent un maximum d’économie. Parlons efficacité énergétique…

Le projet d’efficacité énergétique des microbrasseries québécoises a été Initié par Simon Marchand, un étudiant à la maîtrise à l’Université de Sherbrooke, qui proposait d’agir à titre de consultant auprès des microbrasseries québécoises pour améliorer leur efficacité énergétique. L’étudiant a rencontré plusieurs microbrasseries lors du Mondial de la bière pour leur présenter son projet d’étude à la recherche de cobayes intéressés à tirer profit de ses connaissances dans le domaine.

C’est ainsi que certains des membres de la brasserie À la Fût ont décidé de collaborer avec lui. Ingénieurs de formation, Pierre-Paul Carpentier et Philippe Dumais s’affairaient justement à la mise sur pied d’Écosystème, une boîte de génie-conseil en développement durable. Les deux acolytes d’À la Fût ont d’ailleurs suivi une formation en intégration des technologies et processus énergétiques dans le but de gagner une expertise applicable au monde des microbrasseries.

Qu’est-ce que l’efficacité énergétique ?

«L’efficacité énergétique appliquée aux brasseries, c’est simplement de réduire l’énergie utilisée, tant dans un processus de brassage que dans le fonctionnement global de la brasserie», vulgarise Pierre-Paul Carpentier.

«Pour optimiser la consommation de ces énergies, on peut d’abord réduire à la source en changeant de vieux équipements qui consomment plus d’énergie que ce qu’ils dégagent. Pensons notamment aux unités de refroidissement», illustre-t-il.

«On peut ensuite s’attaquer au processus de brassage. Par exemple, après avoir fait bouillir le moût pour en extraire les sucres, on doit le refroidir avec de l’eau froide à laquelle la chaleur sera transférée. On peut donc conserver cette eau chaude pour le prochain brassage en maintenant sa température élevée, ce qui demandera moins d’énergie que de la laisser refroidir pour la chauffer par la suite», explique-t-il.

À la Fût travaille d’ailleurs actuellement sur un projet qui vise à exploiter le froid extérieur pour refroidir les fermenteurs durant la période hivernale. Cette façon de faire devient possible en ajoutant quelques composantes à leur système de refroidissement actuel.

«Certaines industries utilisent déjà ces procédés, mais ça ne se fait pas beaucoup dans l’industrie brassicole. Déjà, c’est plus coûteux d’ajouter cet équipement à un système existant. Heureusement, maintenant, avec les programmes gouvernementaux, on peut amortir notre investissement plus rapidement.»

Même si aucun programme spécifique n’existe pour les microbrasseries, Hydro-Québec et Gaz Métro sont encouragés par le gouvernement à favoriser l’économie d’énergie, ce qui se traduit par divers crédits d’impôt pour les entreprises qui emboitent le pas.

Contexte particulier

Dans l’industrie agroalimentaire, on estime qu’il est possible de récupérer près de 40% de l’énergie utilisée en intégrant de nouvelles technologies et des processus réfléchis. Bien entendu, dans le milieu brassicole, spécialement pour les plus petits joueurs, on ne peut aspirer à des gains aussi importants, mais le jeu en vaut tout de même la chandelle.

«Les grosses brasseries peuvent aller chercher beaucoup puisqu’ils ont accès à de l’équipement plus spécialisé et les processus de brassage se font en parallèle, ce qui signifie que l’énergie peut se transférer rapidement d’un processus à un autre», indique Pierre-Paul.

«Chez les petits, les processus ne se déroulent pas au même moment; lorsqu’on a besoin de récupérer de la chaleur, il n’y en a pas nécessairement de disponible, c’est pourquoi nous souhaitons développer des solutions à ce niveau avec Écosystème», ajoute l’ingénieur.

De plus, pour les petites brasseries, se pencher sur l’efficacité énergétique nécessite beaucoup de temps de gestion et d’investissement d’argent, chose qu’ils n’ont pas nécessairement. Les équipements spécialisés qui permettent de faire de grosses économies sont souvent aussi conçus pour les grosses brasseries et mal adaptés aux microbrasseries.

De petits changements…

Pour ses premiers mandats, Écosystème vise plutôt les petits gestes et la conscientisation des brasseries quant à l’efficacité énergétique. Car si certaines modifications sont très coûteuses et prennent quelques années avant de commencer à rapporter, d’autres, toutes simples, sont faciles à réaliser et permettent de faire une différence rapidement.

«Sans ajouter d’équipement spécialisé, on peut s’attarder aux thermostats programmables qui sont souvent mal exploités, aux unités de refroidissement mal dimensionnées ou qui fonctionnent inutilement la nuit, à l’isolation défaillante, etc.»

«Le diagnostic permet également de donner des pistes aux brasseries pour le développement futur et les nouvelles installations. En seulement une journée de visite, on est en mesure d’identifier des façons simples d’aller chercher des sources potentielles, ce qui peut représenter près de 10% d’économie», avance Pierre-Paul.

Visite de La Barberie

Le premier mandat d’Écosystème a été de faire une analyse des processus de la coopérative brassicole de Québec. Sans surprise, La Barberie fut la première à se lancer dans l’aventure; les préoccupations environnementales ayant toujours été au cœur de la mission de la brasserie.

«On avait déjà songé à faire une étude en ce sens dans le passé, mais c’était très couteux et il aurait fallu amortir le tout sur 8 ans, ce n’était pas rentable. Avec ce projet et les crédits de recherche et développement du gouvernement, on pouvait aller de l’avant», explique Bruno Blais, membre fondateur et directeur général de la microbrasserie.

L’analyse s’est principalement intéressée aux petits changements à apporter, notamment au niveau de l’isolation du bâtiment, de certains comportements à éviter et surtout à sensibiliser le personnel à cette réalité. La coopérative troque d’ailleurs son vieux système de réfrigération pour un modèle plus performant qui se module en fonction de la demande.

«L’expérience nous a permis d’en apprendre beaucoup et nous a ouvert les yeux sur plusieurs aspects. Je pense sincèrement que toutes les brasseries devraient le faire, ne serait-ce que pour la sensibilisation du personnel», conclut Bruno.

Pour Écosystème, l’expérience a permis de constater qu’il est préférable de faire un diagnostic global de la brasserie plutôt que de s’attarder seulement à des processus ou des aspects précis. Le prochain projet de l’entreprise se fera à domicile, chez À la Fût, où ils utiliseront leurs compétences mécaniques pour utiliser le froid hivernal afin de refroidir leurs fermenteurs. Ce «free cooling» permettrait près de 30% d’économie.

Sources inexploitées

Écosystème souhaite aussi développer de nouvelles méthodes pour récupérer de l’énergie, notamment en transformant les drêches en source d’énergie. «Il y a un potentiel de chaleur à réutiliser dans les drêches et on pourrait reprendre cette chaleur avant de s’en départir. On peut aussi les transformer pour les utiliser comme combustible, cela se fait dans d’autres industries et on aimerait l’appliquer dans le milieu brassicole», avance Pierre-Paul.

Pour le moment, l’équipe s’affaire à trouver et à développer des solutions adaptées à la majorité des microbrasseries, l’objectif premier est d’enchaîner les petits projets et d’encourager d’autres petites brasseries à aller de l’avant. Espérons qu’à long terme, l’initiative parviendra à atteindre l’objectif de Simon Marchand et de faire du Québec une plaque tournante de l’efficacité énergétique dans le monde des microbrasseries.