Distribution de la bière au Québec : les difficultés – 1ère Partie

Après avoir publié un dossier de quatre articles sur la vente de bière au Québec en 2011, Bières et plaisirs en présente maintenant un sur la distribution en deux articles. Dans un premier cas, notre journaliste a enquêté du côté des propriétaires de microbrasseries, brouepubs et commerces spécialisés pour connaître les principaux problèmes relatifs à la distribution. Quant aux supermarchés interpellés, ils n’ont pas répondu à l’appel…

Le nombre de points de vente, la distance à parcourir, les quantités à livrer, la circulation… Les propriétaires de microbrasseries, brouepubs et commerces spécialisés sont tous d’accord pour dire que les problèmes de distribution figurent parmi les enjeux les plus importants dans leur réussite financière. Ceux-ci doivent ainsi être plus précis dans le développement et la mise en marché de leurs produits.

Maintenant, comment tirer son épingle du jeu et outrepasser ces difficultés? Pour le président-directeur général des Brasseurs du Monde, Gilles Dubé, il faut développer des ventes de façon stratégique par territoire, effectuer des commandes bien structurées pour livrer à des fréquences précises, s’équiper d’une unité de livraison qui permet une plus grande capacité question d’amortir le coût à la pièce et ainsi offrir une gamme plus complète de produits. L’idée d’un regroupement (coopérative) serait selon lui la meilleure option à envisager.

De son côté, en tant que brouepub, Le Loup rouge ne distribue pas à l’extérieur de son commerce. «Il nous est arrivé d’envoyer des barils aux États-Unis parce que la loi nous le permet, mais il s’agit de notre seule expérience», explique le président et brasseur, Jan-Philippe Barbeau.

Bien entendu, l’artisan-brasseur souhaiterait que ce soit permis. «Il est aberrant que les brasseries artisanales ne puissent pas vendre de bouteilles ou des «growlers» à ses clients. Même en petite quantité. Ce genre de demande est fréquent, ne serait-ce que pour fournir un seul baril pour un événement», admet-il. Le fait de demander un permis industriel pour de si petites quantités n’est pas une solution viable pour son entreprise, car les coûts du permis et les changements à l’infrastructure du local, de la compagnie même, ne rendraient probablement pas le projet si payant à court terme.

Rappelons-le : pour fournir de la bière dans un autre établissement, il faut la vendre à la Société des alcools du Québec (SAQ), qui la vendra ensuite à l’établissement intéressé. Une procédure illogique, pensent M. Barbeau et plusieurs autres propriétaires de tels établissements. Vers la fin février, le Loup rouge participera à l’Hivernale des Brasseurs, organisée par le Broue Pub Brouhaha. Mais pour ce faire, le Brouhaha doit acheter les barils via la SAQ, ce qui augmente considérablement leurs prix…

Il semble donc plus réaliste pour les microbrasseries de travailler en concertation afin d’apporter des changements législatifs, lesquels permettraient aux brasseries commerciales – et non industrielles – de pouvoir au moins fournir des «growlers» ou des bouteilles pour emporter en petites quantités. L’idée fait d’ailleurs déjà son chemin dans le milieu.

Les commerçants contraints à commander au pif ?

Pour Xavier Beaupré du commerce spécialisé La Barik, le principal défi consiste à composer avec l’absence, dans plusieurs cas, de calendrier fixe pour la livraison. Soit que la production est irrégulière ou que le nombre de commandes est insuffisant, dit-il. Satisfaire une clientèle d’autant plus informée devient une préoccupation constante lorsqu’on veut demeurer en tête dans ce marché concurrentiel.

«Cette réalité nous force à anticiper les besoins et désirs de la clientèle pour une période allant d’une à cinq semaines, parfois plus. Nous commandons donc des quantités plus importantes pour pallier l’absence de livraison régulière et la disponibilité des produits recherchés. Aussi, pour répondre à la demande, notre inventaire prend des proportions, exigeant ainsi plus d’espace pour l’entreposage et davantage de liquidités pour supporter celui-ci. La rupture de stock de certains produits survient à l’occasion et fragilise notre relation de fidélité avec la clientèle. Pour continuer d’offrir des produits de qualité et d’exclusivité, il nous faut maintenir une relation de complicité et de partenariat avec nos fournisseurs», termine-t-il.

Selon lui, une microbrasserie avec une production limitée aurait avantage à laisser plusieurs caisses de produits aux principaux magasins spécialisés d’une région plutôt que de s’éparpiller dans plusieurs points de vente. «Une stratégie gagnante qui viendrait augmenter les ventes par une meilleure connaissance des produits offerts, favorisant ainsi une expansion de ces entreprises. Mais, le défi reste grand, car encore faut-il gérer la croissance!»

Qu’en pense Distribières ?

Aujourd’hui, huit microbrasseries recourent à la coopérative Distribières pour distribuer leurs produits. Pourquoi? Parce qu’elle permet une diminution des charges administratives grâce à la facturation et la prise de commande commune, une livraison fixe et plus fréquente et une plus grande variété de produits, explique son directeur général, Guy Côté. Mais, bien qu’elle soit géniale pour les petites microbrasseries en région, la formule a ses limites, renchérit Alain Thibault, directeur adjoint au développement des affaires chez Brasseurs du Monde, prétendant qu’il faut assurer un suivi impeccable des inventaires, faute de quoi «il y a trop de ruptures de stock». Entre autres failles.

Au départ, le phénomène de microbrasserie était essentiellement urbain. Il était donc plus facile de rejoindre la clientèle. Maintenant, comme l’engouement pour ce type de produits s’est étendu à l’échelle de la province, l’industrie connaît une solide croissance. Il est alors encore plus difficile et coûteux pour les microbrasseries des régions de rejoindre les grands centres urbains, précise M. Côté.

La grande étendue du territoire québécois et un volume de commande relativement faible par point de vente rendent ainsi les opérations de livraisons coûteuses. «Si les grandes brasseries industrielles demeurent un obstacle majeur par leur quasi-contrôle de l’espace tablette, davantage de propriétaires de commerces découvrent les bienfaits de maintenir des produits dont le roulement est un peu moins élevé, mais la marge de profit plus intéressante.»

La croissance du marché génère ses propres problèmes. Ainsi, la production des microbrasseries rencontre parfois certaines difficultés à suivre la croissance de la demande et se traduit en rupture de stock occasionnelle, poursuit-il.

«En favorisant l’achat de nombreux produits tout en permettant au commerçant de transiger avec un seul fournisseur, Distribières est une partie de la solution. La livraison régulière permet aussi une meilleure gestion des stocks pour les commerçants.» Offrir aux commerçants des produits de grande qualité qui se démarquent, voilà qui est la solution de Guy Côté, pour qui de tels produits trouveront toujours leur niche…