Quand mon épicerie joue au microbrasseur !

On voit qu’un produit a le vent en poupe quand les industrielles commencent à s’inspirer des artisans et quand la grande distribution embarque à son tour. Depuis un an environ sont apparues, en France comme en Belgique, des bières étiquettes de base (blondes, ambrées, brunes) de grandes enseignes commerciales. Jusque là, rien d’anormal, quasi tous les produits existent sous la marque de distributeurs, pourquoi pas la bière.

Mais, à ma grande surprise, j’ai récemment découvert d’étranges spécimens sur les tablettes de mon magasin d’alimentation générale. Il y a un mois, une grande chaine de distribution belge, Delhaize, a lancé trois bières houblonnées. Oui, dans ce milieu de l’hyperconsommation où le profit et les marges font la loi, trois bières « Single Hop » en édition limitée (4000 bouteilles chaque) ont vu le jour. À croire qu’à présent, il n’est plus question de faire du cash bêtement, mais aussi d’initier, de former, de suivre la tendance. Bon, c’est vrai, le marché belge est assez réceptif à la bière et le risque de lancement de ce genre de nouveautés n’est pas si grand mais quand les houblons utilisés s’appellent Cascade, Nelson Sauvin ou East Kent Goldings, ça a le mérite d’être signalé.

Le projet est ambitieux; faire découvrir à grande échelle les arômes de houblons dans la bière à des consommateurs formatés aux breuvages doux, alcoolisés, légèrement épicés. Pour cela, la recette est identique pour les trois bières et les quantités des ingrédients sont les mêmes. Seules les variétés de houblons et l’amertume changent. Un petit carnet explicatif sur la provenance des houblons et leurs caractéristiques organoleptiques est attaché à la bouteille. Il y est également inscrit l’amertume en IBU pour chaque bière. Pour les plus initiés, ça donne une idée du produit avant dégustation, en revanche cela peut développer et instaurer des références d’arômes et d’amertumes pour les moins initiés après dégustation.

La première est la “Single Hop” Cascade à 23 IBU.
Ce houblon cultivé dans l’état de Washington est d’avantage utilisé en Amérique qu’en Europe. Il donne la possibilité aux brasseurs de jouer avec finesse sur des pointes d’agrumes. La bière est blonde dorée et très limpide, coiffée d’une mousse blanche. Au nez, on reconnait facilement les arômes floraux et citron vert du Cascade. En bouche, on retrouve le citron vert. L’amertume n’est pas trop prononcée et bien balancée avec une certaine rondeur. Elle va chercher le palet et l’arrière de la langue en fin de bouche.

La seconde est la “Single Hop” East Kent Goldings à 30 IBU.
Ce houblon est initialement un houblon anglais, mais étant cultivé en Belgique, ils ont gardé la connotation “Sable-Or-Gueule” sur l’étiquette. Cet houblon donne un effet aromatique très européen, une bière aux allures de Ale anglaise amère.
La robe est identique à la précédente, vue que les recettes sont les mêmes. Au nez, le côté houblonné est plus subtil que le Cascade ou le Nelson Sauvin. Très floral, il laisse la place aux arômes de céréales. En bouche, la bière est bien équilibrée. Finalement, l’amertume quasi inexistante au départ vient cueillir les papilles en fin de bouche face aux légers effluves d’alcool.

Enfin, la troisième est la “Single Hop” Nelson Sauvin à 53 IBU.
Ce houblon cultivé en Nouvelle-Zélande est très apprécié des microbrasseries par ses qualités arômatiques pamplemousse/vin blanc. La bière titre à 7% d’alcool comme ses soeurs, mais c’est bien la signature du houblon qui est présente au nez. En bouche, on retrouve ce côté raisin voire pépins de raisins. Très amère et plus sèche, elle reste néanmoins bien équilibrée pour éviter l’excès.

Je vous avouerai que j’avais des préjugés sur des bières commercialisées pour une enseigne de la grande distribution. À mon grand étonnement, c’est plutôt réussi. Bon et sans défaut. On aime ou on n’aime pas, mais on s’entend que l’amertume et les arômes de houblon sont des points d’appréciation personnelle. Il est quand même amusant et intéressant de voir que le marché brassicole belge commence à s’ouvrir et à casser les codes de la tradition d’un point de vue commercial national. Cette initiative n’est que favorable à l’émancipation des bières houblonnées et de ce fait, des microbrasseries locales. On ne peux qu’encourager ce type de démarche qui créer une légère transition dans la consommation de bières industrielles vers les bières de dégustations, qu’elles soient classiques, locales ou expérimentales. Il se pourrait que Delhaize ne s’arrête pas là et propose de nouveaux produits dans les mois à venir. À suivre …