La Flandre, terre de tradition et de créativité !

Partagé entre la Belgique et la France, le pays flamand est idéal pour le vélo. Cette région est plate où seuls trois monts subsistent pour la grimpette et des villages-étapes tous les 10km de quoi se sustenter en Bicky-cheese et frites sauce samouraï (seuls les initiés comprendront). Mais le nombre de points-ravitaillement dans cette région est important et de qualité.

Quand on décide de passer le weekend dans cette région houblonnière, il ne faut pas vouloir faire de contre-la-montre et tout voir sans apprécier une once de paisibilité qui se dégage du paysage.

Le départ fut donné à Esquelbecq. Située à 4 km de la frontière belge, cette bourgade du nord de la France abrite deux mille âmes et une brasserie, la brasserie Thiriez. À peine arrivé le vendredi soir, Daniel Thiriez et son épouse Marielle proposèrent d’aller souper dans un estaminet à Cassel sur le mont du même nom. Notre entretien était surtout dirigé vers l’histoire et la tradition brassicole du Nord autour de bières locales comme la Anastekè de la Brasserie du pays flamand (IPA Triple/émissions de CO2 liées à la fabrication et distribution sont compensées) et la Hop hop hop de la Brasserie du Caou (IPA), ainsi que de mets locaux (welsh, carbonnade, assiettes de charcuterie). Le panorama des plaines du Nord sous le soleil couchant qui se dérobait sous nos yeux à perte de vue, annonçait un weekend initiatique sous le regard de la déesse Lupuline.
Un B&B “L’Oreiller de houblon”, tenu par Daniel et Marielle, est adjacent à la brasserie, ce qui est bien pratique pour des Biertrotters (c). La visite de la brasserie était prévu le lendemain matin.

La brasserie Thiriez voit le jour en 1996 dans une vieille bâtisse aux formes de ferme flamande qui fut jadis une ancienne brasserie. C’est après une absence de 50 ans de production brassicole à Esquelbecq que Daniel Thiriez, DRH pour une grande enseigne de la grande distribution, décide de changer d’air et de se lancer dans le brassage du nectar houblonné. Daniel est l’un des pionniers en France à renouer avec la tradition brassicole artisanale. Aujourd’hui, sa station de brassage de 20hl et ses quatre fermenteurs permettent de produire 1300 hl/an. Sa gamme est composée d’une dizaine de bières particulièrement houblonnées, ni trop amères pour éviter de choquer le consommateur local, ni trop peu pour se démarquer légèrement du style de bière de garde. Ses bières de qualité couvrent toutes les envies; bière blonde, rousse, brune, bio, de noël, au froment. Mon péché mignon est la vieille brune des Flandres qui est vraiment très réussie, alliant l’amer du chocolat et du café et l’acidité du vieillissement en fûts de chêne vin rouge. Cette bière expérimentale en édition limitée est un petit bijou. La salle de dégustation qui sent la générosité et la passion des propriétaires, vous fait voyager dans le temps. C’est un véritable musée dédié à la bière où se côtoient des collections hétéroclites (tapis de bar, verres, plaques en émail, bouteilles, sous bock, etc…).

Notre route se poursuivit à travers des chemins quasi de contrebandes. C’est en remarquant le changement brutal des plaques d’immatriculation que la Belgique était de nouveau sous les pneus. Ces petites routes labyrinthiques essayaient de nous mêler car notre but était un haut lieu de pèlerinage brassicole. Est-ce un miracle si la bière fait venir les fidèles? Je ne sais pas. Mais c’est bien à Saint Sixtus qu’une seconde halte fut faite, au centre d’accueil, In de Vrede, en face de l’Abbaye plus exactement. Chacun a son opinion sur la réelle valeur de la mystique Westvleteren XII, mais une chose nous rassemble tous, c’est qu’elle est quand même très bonne. En faisant une légère analyse de l’assemblée, il était amusant de remarquer q’une majorité était des personnes âgées, surement que la Westvleteren est source de longévité (second miracle = canonisation !).

Avant de repartir, il fallu se confesser car le prochain ravitaillement aller être blasphématoire. Sans enseigne racoleuse dans la rue, c’est dans une école, lieu atypique, que la brasserie De Struisse a installé ses quartiers. Les salles de classe ont été transformées en une brasserie d’expérimentation et un bar pédagogique où l’on explique l’art de brasser et même de faire des Eisbocks maison. Les dernières salles servent de bureaux et le couloir de magasin.
Comment peut-on caractériser ces brasseurs hors catégorie, génies à la créativité débordante ou blasphémateurs? Eux, ils en ont cure. Leur but premier est de faire rêver les papilles et de montrer que tout est possible en brasserie: de leur Imperial Stout Eisbock à 39% à une stout à 1.8%, en passant par leurs classiques (Black Albert, Pannepot et Pannepeut), la Série Black Damnation, ainsi que 1000 hl de bières en vieillissement en fûts de chêne. C’est du délire! Ils s’amusent et ça se voit! Pour anecdote, ils nous ont fait un petit test à l’aveugle avec deux bières. Ils ont ensuite demandé de justifier notre préférence. Le résultat fut une écrasante majorité quasi à l’unanimité pour l’échantillon 1 – la Water of Lourdes (clone de Westvleteren 12 vieillie en fut de porto) contre l’échantillon 2 – Westvleteren 12 (l’originale de 3 ans d’âge). Intéressant… Et c’est sur ce test troublant et un bon repas bières et mets dans un restaurant (In’t klein stadhuis) de Ypres conseillé par Urbain Coutteau que le samedi s’acheva.

Après un repos bien mérité, un tracé plus tranquille était programmé pour le dimanche.
Il était nécessaire de s’arrêter à Poperinge car tout gravite autour du houblon dans cette région et Poperinge en est la capitale. Je vous conseille, si un jour vous passer dans le coin, d’aller visiter le musée du houblon. C’est très instructif, très pédagogique et très complet sur le houblon belge et en général. L’ensemble de la visite fait environ 2h/2h30 et en sortant, on a vraiment le goût de boire une bonne bière. Étant près de Watou et n’ayant pas pu la déguster avant, le choix fut porté sur la Grottenbier de Pierre Célis, brassée par Saint Bernardus. C’est une bière brune non filtrée sur lie avec une maturation en cave naturelle (12°C et 95% d’humidité) et un remuage sur pupitre à la mode brut (Cf article “Le Bon, la Brut, les Truands“).

Ensuite, après un passage à la friterie sur la place principale de Poperinge, tout était parfait pour finir en beauté ce premier périple brassicole en Flandre. Et c’est à Diksmuide que l’arrivée était placée. Un portail multicolore avec un gros bonhomme jaune invite les passants à entrer dans l’antre d’un brasseur fou. De Dolle Brouwers est l’une de ces brasseries qui tourne encore à l’ancienne avec brassage par ajout d’eau chaude, des courroies partout,et il y a même une refroidisseur tubulaire.
J’avais déjà eu la chance de déguster une Stille Nacht de 24 ans auparavant; liquoreuse où se dégageaient des touches corsées de porto et une légère acidité. Je crois que c’était après cette dose d’émotion que j’avais décidé à l’époque de découvrir l’art brassicole plus intensément. En discutant de ce souvenir avec Kris Herteleer, il me confie avec un peu de nostalgie que ses bières n’ont plus ce même pouvoir de vieillissement, la cause à un changement de levure en 2000. L’artiste n’a plus la possibilité de travailler avec les levains Rodenbach alors aujourd’hui c’est avec  des brett. qu’il essaye de garder une continuité dans ses oeuvres. J’ai découvert la Stout brassée uniquement pour un distributeur américain. C’est une bière aux accents britanniques, sèche, très atténuée. Les arômes de café et de chocolat noir amer sont complexes et accordés avec une pointe d’acidité. Elle détonne des autres bières belges qui restent très rondes. Dommage qu’elle ne soit distribuée qu’en Amériques.

C’était sur ces dernières notes maltées que ce weekend prenait fin dans cette région où différents styles de bières et des hybrides se côtoient. Cette zone frontalière où se mêlent tradition et créativité me fait penser un peu à ce qui se passe outre atlantique où l’on ose mais en restant tout de même avec des classiques. Une chose est sûre dans cette région bilingue, il n’y a pas conflit identitaire mais plutôt une fierté de faire vivre de tous bords l’art brassicole de qualité. Après deux jours intenses, il reste malgré tout, encore tant de bières à déguster et tant de brasseurs passionnés à rencontrer dans cette contré qu’il va bien falloir y retourner…et comme dirait Colombo “C’est ma femme qui va être contente…” .