Le prix de la bière… trop cher ou pas assez ?

07_PrixBiereAu Québec, le prix de la bière est réglementé selon un prix minimum en dessous duquel la vente est interdite. Avec les années, le pourcentage de la place que ce prix indexé sur l’indice des prix à la consommation (IPC) occupe dans le panier à provisions diminue drastiquement. Et nombreux sont les intervenants à souligner le fait que cela ne reflète plus la réalité et le prix normal de la bière…

Le Conseil d’éthique de l’industrie québécoise des boissons alcooliques publiait d’ailleurs un dossier sur le prix de la bière dans son bulletin d’interprétation (numéro 3) à l’automne 2011. Toujours d’actualité, ce dernier relate la position du Conseil sur la question.

(…) Aux yeux du Conseil, les pratiques commerciales en matière de bière doivent faire l’objet d’un encadrement plus rigoureux. Le prix de la bière devrait faire l’objet d’un débat et d’une révision, notamment pour qu’il occupe la même proportion du panier à provisions qu’il y a 15 ans. On avance d’ailleurs dans ce dossier que depuis quelques années, l’IPC a augmenté deux fois moins rapidement que le panier à provisions moyen. Cela dit, le prix d’une caisse de 24 de bière de 5 à 6,2% d’alcool qui était de 17,53$ en 1994 frisait les 24$ en 2011. Or, s’il avait suivi l’évolution du prix du panier à provisions, le prix de cette même caisse aurait plutôt frôlé les 27$. Un écart de plus de 10%.

Cette augmentation du prix de la bière pourrait se traduire par une hausse du prix minimum, certes, mais, mieux encore, par une hausse des taxes sur ce produit alcoolisé, écrivait le président du Conseil, Claude Béland. « En effet, la bière est nettement moins taxée que le vin et les spiritueux, car historiquement elle était considérée comme un produit dont l’abus était moins dangereux pour la santé étant donné qu’elle est moins alcoolisée que les autres boissons alcooliques. Or, les plus récentes données canadiennes sur le sujet ne permettent pas de confirmer cette prétention. Au contraire, il est démontré que la bière, comme produit, est davantage associée à la culture de l’intoxication que les autres produits alcoolisés. »

Finalement, faire grimper le prix minimum de la bière viendrait augmenter les profits au privé – en l’occurrence les grandes brasseries – tandis que le fait d’augmenter la taxation sur le produit permettrait un retour de sommes additionnelles à l’État, voire la collectivité. Les coûts sociaux de l’abus d’alcool sont énormes, il apparaît ainsi normal que l’État, au moyen de la réglementation, se range dans le camp de la santé publique et la prévention. Une position qu’endosse d’ailleurs le Conseil d’éthique de l’industrie québécoise des boissons alcooliques.

À quel point le prix influence-t-il l’achat?

« Si la bière est bonne, le consommateur sera prêt à l’acheter de toute façon… mais, il n’en fera peut-être pas un achat régulier, commente Pierre-Luc Gagnon, conseiller en bières au Dépanneur Peluso, à Montréal. Je pense aux bières d’À l’Abri de la Tempête par exemple; on s’entend tous pour dire qu’elles sont excellentes, mais on s’entend aussi pour dire qu’elles sont très chères! Des clients m’en parlent constamment. Ils vont les acheter une fois pour y goûter et probablement continuer leurs explorations avec d’autres brasseries qui offrent des produits équivalents, à meilleur prix. Par ailleurs, quand on me demande de trouver le meilleur rapport qualité/prix sur le marché des bouteilles au Québec, je pense entre autres à des brasseries comme Dieu du Ciel!, Brasseurs Illimités ou Les Trois Mousquetaires. »

Pierre-Luc Gagnon enchaîne avec une précision : «Il ne faut pas tout mettre sur le dos des brasseries. Au Québec, nous sommes surtaxés sur les produits alcoolisés, d’ailleurs il y a encore eu une hausse importante à la fin de l’année 2012. Certains diront qu’elle n’était que de quelques sous par bouteille, mais une fois la marge du distributeur et du détaillant ajoutée, au prorata, on se retrouve avec une bière considérablement plus chère… »

Isaac Tremblay, le directeur de la microbrasserie shawiniganaise Le Trou du Diable, a bien voulu lui aussi s’avancer prudemment sur ce dossier qui « brasse pas mal ».

« Difficile à dire si la bière est trop chère, c’est très relatif… Trop cher par rapport aux produits industriels? On est loin d’avoir le même pouvoir d’achat, de mécanisation et de distribution qu’eux, tandis que nos produits sont aussi très différents des leurs. Trop cher par rapport au vin? Je peux vous dire que vieillir de la bière en fût de chêne est pas mal plus exigeant à produire que du vin, lequel est souvent plus dispendieux. Trop cher par rapport à ailleurs? Chaque province et chaque pays ont un coût de la vie, un taux de taxation différent et une myriade de lois, normes et règlements différents sur l’alcool avec des contextes d’affaires difficiles à comparer. Je connais bien les coûts de production de la bière artisanale et je ne pense pas que les microbrasseries abusent par rapport à ce qu’elles offrent. Malgré la forte demande… »

Par ailleurs, Isaac Tremblay admet qu’il a souvent des discussions ouvertes avec les détaillants afin de s’assurer que leurs marges soient dans le domaine du raisonnable. « Le détaillant est le dernier transitaire avant le client et c’est toujours frustrant de voir le fruit de son labeur affublé d’une marge excessive. Mais, il faut aussi comprendre que la réalité est bien différente d’un commerçant à l’autre… Certains offrent une proximité de service (liée à un loyer plus élevé), des employés formés, des exclusivités, une ambiance différente. D’autres se déplacent même pour aller chercher la bière directement à la brasserie… Au final, la décision revient au consommateur qui, dans un libre marché, a le pouvoir de comparer et de partager ses bons coups. C’est toujours le meilleur moyen de moduler le marché, autant en amont qu’en aval », termine celui qui est également membre du conseil d’administration de l’Association des microbrasseries du Québec (AMBQ).

De son côté, l’ABQ nous a gentiment répondu qu’elle ne prenait pas de position sur la question des prix de la bière au Québec. « Il s’agit d’un sujet de nature commerciale qui ne fait pas partie de notre mandat », a expliqué le directeur général, Philippe Batani. Sinon, c’est un fait connu : certaines microbrasseries sont parfois victimes de leur popularité et ce sont les détaillants qui exagèrent avec les prix sachant qu’ils vendront quand même ces produits…