Gambrinus : investigation dans la « broue » de la légende

Gambrinus - Photo zythophile.wordpress.com
Photo zythophile.wordpress.com

Cette figure de légende est, le plus souvent, représentée sous les traits d’un bouffon arborant insignes royal ou ducal, à cheval sur une barrique, une chopine écumante de bière à la main. On en fit même une quasi-divinité, étant à la bière ce que Bacchus fut au vin pour les Grecs et les Romains. L’histoire réelle derrière Gambrinus, ce saint laïc de la bière, est loin d’être fixée.

La première mention du roi Gambrinus comme patron protecteur des brasseurs date de 1534 et se retrouve dans ces vers du poète allemand, Bukart Waldis : Gambrinus je m’appelais de mon vivant/J’étais Roi de Flandre et de Brabant/De l’orge et du malt, d’en brasser de la bière j’ai imaginé/La bonne bière par mon savoir était née/C’est pourquoi les brasseurs en toute bonne foi/Peuvent dire que leur grand maître est un roi.

Pour certains auteurs, l’identité du personnage serait liée à celle du duc de Brabant et du marquis d’Anvers, Jean 1er (1251-1294). La forme latine Jan Primus, passée à la moulinette du langage populaire serait devenue Gambrinus.

Selon la version de la légende la plus connue, le duc, à l’issue d’une importante victoire sur les brigands ravageant la région (bataille de Woeringen), organisa un grand festin où des plus nobles seigneurs aux plus humbles des paysans furent conviés pour célébrer le fait d’armes. Désirant s’adresser à la foule réunie, Gambrinus gravit une pyramide de tonneaux pour aller chevaucher une barrique trônant au sommet. Pot de bière à la main, le duc aurait alors prononcé un discours passionné arrosé de généreuses rasades. L’image aurait eu de quoi marquer les esprits !

 

D’autres versions

Par contre, d’autres histoires circulent. Pour certains, Jan Primus aurait perdu un combat singulier contre un chevalier français nommé De Valseneuve. Ce dernier se serait exclamé au cœur de l’engagement alors qu’il perdait son souffle : « Comment ? Ce n’est pas digne d’un vrai chevalier de se faire aider au combat ! Que vient faire ici ce deuxième combattant ? » Preux et honorable chevalier, Jan Primus se retourna pour s’apercevoir qu’il n’y avait pas de deuxième larron. Le français en profita pour lui assainir le coup fatidique et de déclarer : « Ce complice qui combattait à votre côté, c’était le bock de bière que vous avez bue avant le combat, je le savais, mais je lui ai retiré sa force et je l’ai vaincu. » C’est ainsi que Jan Primus serait devenu le premier martyr de la bière.

Pour d’autres, Jan Primus ne serait qu’autre que Jean sans Peur, duc de Bourgogne, fils de Philippe-

le-Hardi (1371-1419). Ce serait lui qui aurait libéré les brasseurs flamands de la redevance sur le « gruyt », ce mélange d’herbes aromatiques qu’ils devaient aux ecclésiastiques, en introduisant l’usage du houblon. Il fonda même l’Ordre du Houblon afin d’encou­rager la culture de ladite plante et gagner le cœur de ses sujets desquels il fut le premier duc d’origine française.

Cependant,  pour  certains  érudits, Gam­brinus n’est à attacher à aucune figure historique particulière. Erreur typologique dans une édition de Tacite, ou latinisation erronée du terme camba, brasserie en latin, qui donna en français cambe et cambier, termes très utilisés au XIIIe siècle dans le Nord de la France et en Wallonie.

Quoi qu’il en soit, la figure du roi de la bière devint très populaire en Europe dès le XVIe siècle et davantage au XIXe siècle. En effet, c’est à partir des décennies 1820-1830 que Gambrinus con­nut une extraordinaire popularité. On orne les brasseries et les tavernes de son portrait, sa face joviale agrémente les publicités. De « roi de la bière », comme le souligne l’ethnologue Bertrand Hell, Gambrinus devint « dieu de la bière ». On en fit même un adjectif : gambrinale. Sur les tables des buveurs du Nord de la France et de Belgique, le jus gambrinal vint pour plusieurs acquérir la noblesse du nectar bachique.

 

[divider]À lire pour en savoir plus[/divider]

Bertrand Hell, L’Homme et la bière, Éditions Jean-Pierre Gyss, 1982, 238 p.

Didier Nourrisson, « Chapitre 3 : Une boisson régionale : la bière », dans Le buveur du XIXe siècle, Paris, Albin Michel, 1990, p.39-47.

Léo Moulin, « Études lexicologique sur la bière » dans Bulletin de l’Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises, Bruxelles, tome LIX, no 2, 1981, p.111-148.