La canette de bière, amie ou ennemie des Québécois ?

canette

Depuis les dernières années, la canette suscite l’attention du Québec et sa popularité ne fait que croître. Un débat s’installe sur la pertinence de son utilisation. Certains l’associent à une évolution positive du contenant de bière. Les plus réticents la considèrent comme étant anticonformiste. Mais d’où vient cette tendance et où s’en va-t-elle?

La première version de la canette fonctionnelle remonte à 1935. Elle est vendue par La Gottfried Krueger Brewing Company aux États-Unis. Alors nommée tin-can, qui signifie « boîte en fer blanc », elle était fabriquée sous forme de boîte ronde en fer blanc et nécessitait un outil pour percer le couvercle à deux endroits, afin de créer une entrée d’air et une sortie du liquide. Près de 70 ans plus tard, la bière en canette vit une popularité grandissante. À la mode aux États-Unis depuis maintenant plusieurs années, la canette s’infiltre tranquillement au Canada et au Québec.

Selon une étude menée par BeerCanada sur l’évolution des ventes de bières, entre 2011 et 2012 au Québec, les ventes de bouteille ont diminué de 14 %, alors que celles des canettes ont augmenté de 32 %. Bien que les ventes de bouteille demeurent toujours en chef de file, les chiffres démontrent qu’en seulement cinq ans, elles ont baissé de 22 % sur la vente totale de bières. Les ventes de canette quant à elle se sont emparées de cette part de marché. D’après l’analyse, ces dernières sont en hausse dans l’ensemble du Canada, représentant 45 % des ventes totales de bières en 2012. On observe cependant une diminution des ventes de bouteilles, passant de 61 % en 2007 à 46 % en 2012. Le marché de la canette se développe-t-il en réponse à une demande du consommateur ou à une volonté du producteur?

Le consommateur et la canette

« C’est très difficile de saisir la source d’une tendance, explique Philippe Batani, président et directeur général de l’association des brasseurs du Québec (ABQ). Cependant, la vente de la canette augmente de plus en plus à cause du changement de la préférence du consommateur ». Selon Michel Bérard, président de Micro-Brasserie L’Alchimiste, « s’il n’y a pas de demande, ce n’est pas au producteur d’imposer le changement ». Mais qu’est-ce qui pousse le consommateur à changer ses habitudes ?

D’après une analyse des ventes de Micro-Brasserie L’Alchimiste, M. Bérard observe une perte pendant la saison estivale. Selon lui, la clientèle préfèrerait une bière facilement transportable pendant le temps des piscines, des festivals, du camping et toutes autres activités extérieures. Va dans le même sens Philippe Dumais de la microbrasserie À la Fût, dont la production en canette a commencé le mois dernier. Il explique qu’étant situé dans une région de chasse, ce contenant est beaucoup plus pratique. Véronique Legault, coordonnatrice marketing chez les Brasseurs RJ, affirme que « le format canette est de plus en plus populaire chez les consommateurs pour ses aspects pratiques; moins lourd, accepté à l’extérieur et se refroidit plus rapidement. »

Cette évolution entraîne un impact sur les producteurs. « Il y a un changement dans l’équilibre canette versus bouteille, observe M. Batani. Et les producteurs sont là pour offrir aux consommateurs ce qu’ils recherchent en terme de contenant et d’image ».

Le producteur et la canette

Selon Jean Gadoua, un des copropriétaires de La microbrasserie Farnham Ale & Lager, « la canette est le contenant de l’avenir ». D’un point de vue de la gestion des opérations, la canette simplifie la donne. Il n’est alors plus question de récupérer et laver les bouteilles, de gérer les étiquettes, les bouchons, etc. Elle ne s’utilise qu’une fois avant d’aller directement à la récupération. M. Dumais ajoute que la canette est plus légère et sa forme plus pratique, ce qui diminue les coûts de livraison et facilite l’entreposage.

Pour les gros joueurs tels que Molson ou Labatt, s’adapter à ce changement n’est pas chose simple. Puisque l’ensemble de leurs installations opérationnelles est conforme à l’embouteillage, révolutionner ce système bien rodé représente un investissement important. « La bouteille réutilisable est très économique et plus favorable à l’environnement », affirme M. Batani.

Selon une étude mandatée par RECYC-QUÉBEC sur le cycle de vie des contenants de bières, les bouteilles standards, dites contenants à remplissage multiple (CRM), génèreraient un moindre impact sur l’environnement que les canettes en aluminium, dites contenants à remplissage unique (CRU). Les données démontrent que le cycle de vie des canettes a deux fois plus d’impact sur l’environnement et les ressources de matières premières, et trois fois plus sur la santé humaine que les bouteilles. De plus, les statistiques de ventes et de récupération de RECYC-QUÉBEC illustrent que la consignation des bouteilles de bière (10 ¢) est plus efficace que celle des canettes de bières et de boisson gazeuse (5 ¢). Toutefois, la consignation des canettes de bière grand-format (20 ¢) est comparable à celle des bouteilles.

La canette, qu’elle soit de petit ou grand format, est marquée d’un tabou chez certains traditionalistes. Selon Alain Geoffroy, président des Brasseurs du Temps, l’image négative associée à la canette freine certains producteurs à se convertir, dont lui-même. « C’est un peu comme la question du bouchon dévissable sur une bouteille de vin, ça n’enlève absolument rien au goût du vin, même que ça protège mieux que le bouchon de liège, explique-t-il. Le bouchon dévissable est au vin ce que la canette est à la bière. C’est une question de perception populaire ». Il considère qu’une éducation auprès des consommateurs serait de mise afin de « montrer que la canette préserve bien, voire mieux, la bière ». En effet, l’opacité de la canette conserve plus longtemps la bière sensible à la lumière et, contrairement à une croyance populaire, l’aluminium n’altère pas le goût de la bière. « La canette est même un pas en avant », affirme M. Gadoua.

Équilibre versus la bouteille

Somme toute, de plus en plus de producteurs envisagent la canette. Ce sont d’ailleurs les plans de L’Alchimiste. « C’est un marché complémentaire à celui de la bouteille, précise M. Bérard. Il y a soit deux clientèles différentes, soit c’est le même client, mais dépendamment de l’occasion, il va préférer une canette au lieu d’une bouteille ». Pour cette raison, la microbrasserie choisira les deux options. M. Batani va dans le même sens en énonçant qu’un équilibre entre la canette et la bouteille s’établira.

Mais quel rôle jouera la bouteille dans cet équilibre ? La majorité des microbrasseurs interrogés s’entendent pour dire qu’une bière de prestige appartient à la bouteille parce qu’elle est la plupart du temps produite en petite quantité, alors qu’un minimum est requis pour la canette. Les bières refermentées en bouteille nécessiteraient aussi la bouteille. M. Bérard ajoute qu’une partie de la clientèle choisira la bouteille lorsqu’elle se trouve dans un environnement confortable. Il précise que la canette restera principalement dédiée aux bières de soif, sans prétention. Mme Legault déclare quant à elle que « le format canette n’est plus réservé à des produits de type économique ».

Dans tous les cas, que vous buviez des bières de soif ou de dégustation, que vous soyez conformiste ou anticonformiste, la canette arrive en force sur le marché brassicole. Qui a dit qu’on ne pouvait pas savourer une DIPA au bord d’un feu de camping ?