La révolution brassicole

La liberté guidant le peuple - Eugène Delacroix

Lorsque je lis les articles de presse sur la bière, j’y trouve souvent l’expression « révolution brassicole ». J’ai d’ailleurs largement usé cette expression dans plusieurs de mes éditos et entrevues. Ce qu’il y a d’intéressant avec une révolution, c’est qu’on sait quand elle commence, mais on ne sait pas forcément quand elle se termine. Quand la révolution brassicole s’arrêtera-t-elle ? Je vous présente un petit bilan des avancées dans la culture bière du Québec.

Lorsque Laura Urtnowski, ancienne présidente de Boréale, raconte les défis qu’elle a rencontrés pour vendre sa bière de couleur rousse, on en rit aujourd’hui. Lorsqu’André Dion, ancien président d’Unibroue, témoigne de l’incroyable talent des grandes brasseries pour lui mettre des bâtons dans les roues, on sourit également. Ces deux pionniers du monde de la bière ont des dizaines d’anecdotes à raconter, qui sont le fruit de défis de tous les jours pour réussir à vendre sa bière. Cela se passait il y a plus de 25 ans.

Le marché de la bière artisanale voyait le jour, ou plutôt, revoyait le jour car il est important de souligner que les grands brasseurs ont, très longtemps, brassé des bières en s’inspirant des styles historiques, à la manière de nos microbrasseries d’aujourd’hui et que c’est à partir des années 1950 que le formatage du goût et les avancées technologiques ont défini un profil de bières plus douces… pour faire une histoire courte.

En 1985, c’était le début de la révolution micro brassicole au Québec. Tout le milieu se connaissait et quelques érudits se partageaient un marché presque confidentiel. Les microbrasseries se créaient au compte-goutte.

Une seconde vague, il y a 15 ans a secoué la province et offert un choix de plus en plus grand aux consommateurs. Des brasseries comme Dieu du Ciel! ont vu le jour. En 2002, le Québec comptait trois grands brasseurs, 20 microbrasseries et 11 brouepubs, soit 34 permis de brassage à travers la province. À titre de comparaison, Montréal héberge environ 30 permis de brassage en 2014.

La dernière vague micro brassicole a commencé en 2006, pour ne plus jamais s’arrêter. Ce n’est plus une vague, mais un tsunami. Cela fait bientôt 10 ans que le marché de la bière évolue à grande vitesse. Presque 120 permis sont étalés à travers toute la province, avec une tendance orientée vers les villes de 20 000 à 100 000 habitants. Une augmentation de plus de 300 % en l’espace de 12 ans.

Si vous décidiez de goûter tous les produits disponibles chez vos détaillants préférés et que vous buviez une bière différente par jour, cela vous prendrait plus de deux ans. C’est sans compter les nouveautés qui se rajoutent chaque année. Elles sont au nombre de 250 en moyenne par année. Une tâche interminable, mais ô combien sympathique, vous l’avouerez. Et je ne compte même pas les produits brassés par les brasseries artisanales et disponibles uniquement sur place.

Concurrence et importation

Cela dit, le marché de la bière au Québec est un marché très concurrentiel, si l’on se fie aux chiffres publiés par l’Association des Microbrasseries du Québec. En 10 ans, la consommation de bières de microbrasseries au Québec, par volume, est passée de 3,5 % à 6,6 %, sans compter une augmentation du nombre de brasseries de plus de 300 %.

Certes, le volume de vente de bière a augmenté, mais le nombre de joueurs dans l’industrie également. Fait à noter, du côté des États-Unis, la consommation de bières de microbrasseries par volume est de 7,8 %. Une légère différence, me direz-vous, mais le consommateur américain consomme 30 litres de bière de plus par année que le consommateur québécois.

Du côté des grands brasseurs, la consommation des bières désinvoltes a clairement diminué ces 10 dernières années. De 77,2 % des bières con­som­mées au Québec en 2002, on est passé à 54,4 %. Aujourd’hui, seulement une bière sur deux con­sommée au Québec est encore brassée par un grand brasseur du Québec.

Qui profite donc de l’intérêt de plus en plus marqué pour la bière ? Les importateurs de bière. Presque 40 % des bières consommées au Québec sont importées de l’extérieur de la province : 19,8 % pour les bières brassées au Canada et 19,2 % pour les bières brassées hors Canada.

Qui sont les importateurs ? Principalement nos grands brasseurs, membres de groupes brassicoles internationaux, qui sont mandatés pour représenter des marques de bière à la réputation internationale. Hoegaarden, Leffe et Stella Artois sont, par exemple, distribués par Labatt, filiale du groupe AB Inbev qui représente presque 19 % des ventes totales de bière dans le monde.

Avec de tels chiffres, on ne parle pas forcément de révolution micro brassicole, mais brassicole. La consommation de bières désinvoltes est en diminution alors que le marché de la bière de microbrasserie et de la bière importée est en hausse. On assiste donc à une modification du comportement du consommateur depuis ces 10 dernières années.

À vous de voir si vous préférez consommer un produit local ou à la réputation internationale. Et si vous vous sentez l’âme d’un révolutionnaire…