C’est là que tout a commencé pour Pit

Parc National de la Gaspésie
Steve Deschênes | © Sépaq

Par Sylvain Mignault

Note : Les origines du nom Pit Caribou est une libre interprétation de l’auteur 

Gaspésie, Sainte-Anne-des-Monts, Septembre 2006

C’est à soir que ça s’passe.
Ça fait déjà trop longtemps que j’en entends parler.
Là je veux le voir de mes propres yeux.

Avant, il m’était impossible de m’y aventurer la nuit.
Je n’avais pas les moyens.
Maintenant c’est différent, je viens de m’acheter un nouveau char.
Ça fait déjà trois jours que je profite de cette liberté.
Non, je n’ai pas le modèle de l’année comme mon voisin Jérôme…
Mais je peux quand même me promener.

Il faut dire que j’en ai profité pleinement ces derniers jours.
J’ai été faire la fête au Sea Shack,
Une auberge bien festive située sur le bord du fleuve.
Trois de mes amis m’ont accompagné.
Le party a été plus long que prévu,
Nous étions supposés revenir hier,
Mais on est revenu à la maison seulement cet après-midi.

Toute une place de fous ce Sea Shack.
3 jours à boire de la bière à se rendre malade,
D’la bière trop commerciale, sans âme, sans intérêt,
Mais ça fait la job…
À matin, je me suis réveillé sur la grève, plein d’algues collées sur le corps,
À moitié nu avec une statue de bois en forme de femme avec les seins nus.
Je me demande bien ce qui a pu se passer cette nuit ?
Y’a même un de mes chums qui s’est fait une blonde là-bas,
Une enseignante à ce qui paraît.
On est donc revenu trois.

J’y serais bien resté aussi,
Mais j’avais d’autres plans pour ce soir,
C’est ma soirée en solitaire,
J’veux me promener dans la montagne pis dans le bois.

Ce n’est pas la meilleure soirée,
Y fait un peu frette et y’a plein de brouillard partout.
J’enfile ma veste de laine et mes bottes de randonnée,
J’prends mon sac, mon canif et j’embarque dans mon char.

La route était pas mal dangereuse.
Ça m’a pris deux fois plus de temps me rendre au stationnement.
Y’avait des orignaux partout sur le bord de la route.
J’ai passé proche d’en frapper un.
C’est bien beau les orignaux, mais pas dans le bumper.
Ce n’est pas l’temps de scrapper mon char.
Je me doute bien que ça va arriver un jour,
Mais pas la première semaine svp.

Arrivé au stationnement,
Je vois une lueur dans la cabane,
Y’a aussi un camion qui bloque l’entrée de la trail.
Ce n’est pas s’posé,
Il ne devrait pas y avoir personne icitte à soir ?
J’me stationne sur le bord du chemin.
Juste un peu en retrait pour ne pas me faire voir.
Je ramasse mon sac et fait le dernier bout à pied.

Je m’approche pour voir c’qui se passe.
Je regarde discrètement par l’une des fenêtres.
J’aperçois un gars à l’intérieur assis sur une chaise berçante,
Il a un fusil à la main ?
J’avais déjà entendu parler du gardien de la montagne,
Mais je pensais que c’était des rumeurs.
C’est plus sérieux que je pensais.
C’est quand même ma chance,
L’gars dort comme une bûche,
Je l’entends même ronfler jusque dehors.

Silencieusement,
Je me dirige dans la forêt.
Mais à cause du brouillard,
C’est assez difficile de me diriger dans la trail.
J’ai oublié ma lampe de poche à la maison.
La lumière de la pleine lune qui pénètre un peu le brouillard, m’aide quand même.
J’ai l’impression qu’il y a des animaux qui rôdent autour.
J’ai bien beau ne pas être peureux, mais c’est difficile de garder son sang-froid.

Ça fait déjà 10 minutes que je marche,
Je sue, mais j’ai aussi froid, je frissonne.
Il y a beaucoup d’humidité dans l’air.
Plus je monte et plus le brouillard est dense.
Je trouve l’atmosphère très lugubre.
Maudit, je me surprends à connaître un mot compliqué,
Lugubre, c’est ben l’mot qui décrit ce que je ressens!!

Plus je monte et plus j’ai cette crainte qui m’envahie.
J’ai tellement entendu d’histoires sur cette montagne.
Y paraît qu’il y a des gens qui ont disparu icitte et qui n’ont jamais été retrouvé.
Je me rassure en me disant que c’est juste des histoires de peur.
Tout seul dans le noir, avec un brouillard qui me permet de voir 2 mètres en avant,
C’est quand même hostile.
Je cherche les yeux brillants.
Est-ce mon imagination ou est-ce vrai?
Y’a quand même des ours dans les parages,
Y’a aussi des caribous, des coyotes, des orignaux et encore.

J’arrive enfin à la bécosse.
Je continue mon chemin.
Je marche et tout à coup…
Je me surprends à mettre un pied dans l’eau,
Y’a pas mal d’eau, beaucoup trop d’eau,
Je m’arrête brusquement.
Ce n’est pas normal,
Yé pas supposé avoir autant d’eau icitte.
Je passe mes mains en avant et c’est inondé.
Je réalise mon erreur.J’ai les pieds en plein dans le lac à truites !!!

Le lac à Rémi !
Y’a vraiment des truites partout dans ce lac.
Je suis vraiment dans les patates,
Comment ai-je pu tourner à droite à l’intersection.
Descendre au lieu de monter, quelle idée !
Y faut croire que je suis plus magané de ma tournée au Sea Shack que je l’pensais.
Y faut dire que le brouillard n’aide pas pantoute.

Je rebrousse chemin et passe la bécosse pour la deuxième fois.
Je prends la bonne trail ce coup-ci.
Y m’en reste pas long avant mon objectif.
Je veux atteindre le sommet avant minuit.
Je suis chanceux,
Le brouillard se dissipe peu à peu.
À vrai dire, je suis maintenant au dessus de ce nuage de brouillard.
C’est incroyable.
On dirait que je suis au beau milieu d’un océan blanc,
Je vois des petites îles icitte et là.
Ce sont les sommets environnants au-dessus du brouillard.
La lune illumine tout autour de moi.
Juste pour ça, ça aura valu la peine de venir à soir.
Ça dépasse le réel.
En 18 ans de vie, je n’ai jamais vu ça.
La lumière illumine aussi la trail et les tas de roches appelés cairns.
C’est magnifique.
Une étoile filante traverse le ciel,
J’ai toujours aimé voir les étoiles voyageuses.

J’aperçois enfin la tour du sommet,
Une tour construite pour les touristes,
On peut y faire l’observation des caribous.
Autre que la lune,
La lumière qui se dégage des fenêtres de la tour est la seule lumière que j’aperçois dans les parages.
DE LA LUMIÈRE DANS LA TOUR ???
Pourquoi y a-t-il de la lumière là en pleine nuit ?
Ça me chicotte l’esprit.
Je poursuis ma route.
Je dois être à 10 minutes de marche de la tour.
Je me demande bien si elle est barrée ?
J’aimerais y entrer question de me réchauffer un peu, et faire sécher mon chandail.

J’arrête soudainement de marcher.
J’ai une étrange impression de ne pas être seul sur la montagne.
J’entends un bourdonnement,
Un bruit dont j’ignore la provenance.
Ça semble quand même provenir de la tour.
Y a-t-il quelqu’un là-bas en pleine nuit ?
J’espère que non, car je ne suis pas supposé être icitte.
C’est un espace protégé pour les caribous.
C’est interdit d’être sur la montagne passé 16h00.

Plus j’approche et plus le bruit est fort,
J’entends des cris, des hurlements, des bruits de tambour.
Ça provient bien de la tour!
Curieux ???
Je ne peux pas dire ce qui cause tout ce vacarme.
Il semble y avoir beaucoup d’actions là-dedans.
Il faut quand même bien que j’aille voir.

Je m’approche et je regarde par la fenêtre.
Je ne peux même pas voir en dedans.
Y’a trop de buée, j’vois juste des ombres, des mouvements.
J’ouvre la porte d’un coup et me retrouve à l’intérieur.
Au beau milieu des…..
NON !!!!
C’est irréel, je dois rêver, je me pince…
Au beau milieu des caribous qui font la fête!!!!
Ils sont là partout, à parler, danser, chanter.
D’autres boivent dans une grosse chaudière au milieu de la pièce,
D’ailleurs, il se dégage une drôle d’odeur de fermentation de cette chaudière.

Tout à coup, tous les regards se dirigent vers moi.
Deux gros caribous se jettent sur la porte,
Un autre se précipite vers l’escalier,
Et me bloquent ainsi toute chance de sortir d’ici.
Je ne sais pas trop comment réagir.
Les caribous ne semblent pas contents de me voir parmi eux.
J’ai une étrange impression d’être au mauvais endroit au mauvais moment.
Je les dérange, je le vois dans leurs yeux,
Ils sont là, tout autour de moi, à me fixer.
C’est maintenant le silence complet.
J’entends le moindre frottement de sabot sur le plancher,
J’entends aussi les souffles saccadés de leurs museaux.

Une ouverture se crée devant moi et apparaît un vieux caribou.
Ça semble bien être le chef du troupeau.
Il s’approche de moi et me renifle le fond de culotte.
Il m’explique à sa façon que j’ai enfreint la règle de la montagne.
Que je ne devrais pas voir ce que fait son troupeau durant la nuit.
Il chiale au sujet du gardien qui a encore laissé passer quelqu’un après 16h00.

Ça redevient bien silencieux.
Tous les caribous se regardent et attendent la réaction de leur chef.
J’ai bien l’impression d’avoir stoppé le party.
C’est alors que le vieux caribou me regarde.
Il m’explique que je devrai être exécuté,
Il ne veut pas prendre la chance de me laisser partir et que je trahisse leur secret.
Tous ceux avant moi ont subi le même sort…
LA MORT !

Il plonge un verre dans la grosse chaudière au milieu de la pièce,
Il me le tend et m’explique qu’en buvant ce liquide avant l’exécution,
Que ma mort sera moins douloureuse en déboulant la falaise.
Et oui, j’ai bien entendu,
Ils ont l’intention de me jeter dans la crevasse sans fond !!!!

Je veux me sauver,
Mais c’est impossible,
Il y a beaucoup de caribous autour de moi.
Je bois alors le verre d’un coup sec,
Je grimasse,
C’est bien méchant,
Ça goûte le lichen moisi c’te liquide là.

Le vieux caribou m’explique qu’il s’agit d’une bière de lichen qu’ils brassent pour les partys.
C’est méchant, mais ça les rend joyeux.
Ça me donne une idée.
Ayant des aptitudes de maître brasseur,
Je lui propose de leur brasser une excellente bière en échange de ma liberté.
Après une longue délibération avec les siens,
Le chef et son troupeau acceptent mon offre.
Je bois de la bière de lichen avec eux pour célébrer cette entente.
Je fais la fête jusqu’au levé du soleil et redescend dormir dans mon char.
Vers 9h00 du matin, j’entends cogner dans ma fenêtre.
C’est le gardien qui me dit de partir, que je n’ai pas d’affaire à cet endroit.
Je quitte donc les lieux en étant bien content de retrouver ma liberté.

Depuis cette nuit bien spéciale,
Je brasse régulièrement de la bière pour mes amis caribous.
J’ai appelé cette bière la Pit caribou en leur honneur.
Ils l’apprécient énormément.
Ils ne sont pas les seuls à l’apprécier.
J’ai dû augmenter ma production pour la distribuer au Québec,
Pour satisfaire les gens qui aiment la bonne bière.

Cette nuit a changé ma vie.
À part le gardien et les guides sur la montagne,
Je suis bien la seule personne à connaître le secret bien gardé des caribous.

Vous comprenez maintenant pourquoi l’accès à la montagne est interdit le soir.
C’est à cause des caribous fêtards qui aiment occuper le sommet la nuit.
Les caribous m’ont raconté que la tour au sommet fut construite par le gardien juste pour eux.
Pour qu’ils puissent y faire la fête.
En échange, ils se pavanent durant le jour pour attirer les touristes qui viennent de partout pour les observer.
Ils ne sont peut-être pas nombreux, mais ils fêtent en maudit ces caribous.
Surtout que maintenant, au lieu de boire leur bière de lichen,
Ils affectionnent à volonté la bière que je brasse pour eux.
Une chance qu’il en reste pour nous qui avons accès à la Pit Caribou dans les pubs de la Gaspésie.
C’est aussi bon pour moi,
Car maintenant quand je vais fêter au Sea Shack,
Au lieu de boire de la bière trop commerciale,
Et bien, je bois d’la bonne Pit Caribou.

 

Santé

 

Mise en garde

Gare à tous ceux qui voudraient vérifier la véracité de cette histoire en allant sur le mont Jacques-Cartier durant les heures interdites pour voir s’il y a réellement des caribous qui font la fête durant la nuit.

Je ne peux pas vous garantir que vous aurez la même chance que moi soit de faire un pacte avec eux.

Vous avez sûrement plus de chance de disparaître comme les gens qui y sont allés avant moi.

Allez plutôt profiter du mont Jacques-Cartier durant le jour et apprécier la Pit Caribou dans un pub de la Gaspésie le soir venu.

Pit

 

Tous droits réservés (2014), Sylvain Mignault, un touriste qui aime la Gaspésie et bien sûr la Pit Caribou