L’étrange dictionnaire du Dr. Franklin

« La bière est la preuve que Dieu nous aime et désir notre bonheur » : tout enthousiaste de la bière est déjà entré en contact avec cette fameuse phrase. Cette citation attribuée à Benjamin Franklin est imprimée sur des t-shirts, affichée dans des pubs et citée pompeusement par de nombreux enthousiasmes. Le fait est que Franklin n’a jamais écrit ces mots.

L’homme des Lumières

Benjamin Franklin, le nom vous dit sûrement quelque chose. Le visage de ce père fondateur et signataire de la Déclaration d’Indépendance des États-Unis d’Amérique se retrouve sur tous les billets de 100 $ US. Connu surtout pour être l’inventeur du paratonnerre, Franklin est aussi le créateur, entre autres, d’un poêle qui porte son nom, de même que d’un instrument de musique bien particulier, « l’armonica de verre » (qui n’en est pas un à vent). Homme d’action et francophile notoire, il fit, en 1776, à 70 ans, au plein cœur de l’hiver, le pénible trajet de Philadelphie jusqu’à Montréal pour tenter de convaincre, sans succès, les Canadiens de supporter plus activement les troupes d’insurgés américains, en pleines débandade après leur défaite devant Québec. Bref, cliché émoussé de la culture populaire américaine et figure emblématique de la Révolution américaine, Franklin incarne pour plusieurs l’idée même de l’homme des Lumières.

Éditeur et homme de tempérance

En octobre 1729, à l’âge de 23 ans, Franklin devient le rédacteur de la Pennsylvania Gazette. Le journal propose à ses lecteurs, en plus des nouvelles brèves et des comptes rendus d’événements d’intérêts publics habituels, des let­tres de lecteurs et des essais divertissants, la plupart écrits par Franklin lui-même sous un pseudonyme. Cela dit, loin de la vertu désintéressée, l’éditeur désir vendre et il n’hésite pas à faire dans le scandale de mœurs, le crime sordide et le grivois pour mousser ses ventes.

Homme de tempérance, Franklin s’inquiète néanmoins, comme plusieurs de ses contemporains, face à l’augmentation de la consommation des spiritueux par les masses populaires. En Grande-Bretagne, c’est le gin qui, par son faible coût, inquiète les membres des classes privilégiées; à travers l’Amérique du Nord britannique, c’est plutôt le rhum. En 1736, l’homme de science réimprime un article anglais condamnant les spiritueux en y ajoutant la préface suivante : « Perhaps it may have as good an effect in these countries as it had in England. And there is as much necessity for such a publication here as there; for our RUM does the same Mischief in proportion, as their GENEVA ». Noter que, jusqu’à la première moitié du XIXe siècle, la tempérance n’est en rien à confondre avec abstinence. En fait, on encourage la consommation de bière, de cidre et de vin pour palier le fameux Gin’s Craze.

Le « dictionnaire du buveur »

D’un naturel sociable et bien au fait de la nouvelle culture émergente entourant les coffeehouses et les tavernes, l’animation joviale de ces lieux n’était pas pour déplaire à Franklin. Le 6 janvier 1737, dans un fameux article qui ira décorer les murs de plusieurs auberges et cabarets, Franklin proposa un Drunken’s Dictionnary, ou dictionnaire de l’ivrogne, dans lequel il répertorie 228 synonymes et métaphores désignant l’état d’ivresse, empruntant, sur le ton de l’ironie, entre autres, à la religion, au patriotisme, à la mythologie et aux clichés de l’époque. Voici quelques exemples :

He has sold a march in the brewer. / His head is full of bees. / He has seen the devil. / He’s eat a toad and a half for breakfast. / He’s fishy. / He’s frozen. / He’s half and half. / He has taken Hippocrates’ grand Elixir. / He has seen the French king.

La fin d’un mythe tenace

Pour terminer, voici, d’après son biographe Walter Isaacson, ce qu’aurait véritablement écrit Benjamin Franklin dans une lettre à l’homme d’église et penseur français André Morellet en 1779 : « Admirez la pluie qui tombe des cieux sur les vignobles, où elle abreuve les racines des vignes qui, elles, la changent en vin; le témoignage de l’amour de Dieu, la preuve qu’Il aime nous voir heureux ». La vérité historique est ainsi restaurée, mais rien n’empêche maintenant les fervents à communier avec un nectar plus approprié à leur palais !

[divider]À lire pour en savoir plus[/divider]

  • W.J. Rorabaugh, The Alcoholic Republic: An American Tradition, Oxford, Oxford University Press, 1979, 302 p.
  • Walter Isaccson, Benjamin Franklin : Une vie américaine, Varennes, Éditions Ada Inc., 2008(2003), 654 p.
  • Benjamin Franklin, Avis nécessaire à ceux qui veulent devenir riches. Mémoires & propos au fondement de l’Amérique marchande, Montréal, Comeau & Nadeau, 2000, 285 p.
  • David Emery, « Misquote: Ben Franklin on Beer » sur http://urbanlegends.about.com/, 15 août 2008