Jour 07: Denver, Gros-lot-rado.

Le soleil, accéléré par le lit de flocons fondants près de la fenêtre, se leva sur notre chambre avec une vivacité fulgurante. Le réveil le fut moins, lui, grâce à une ou deux bières de trop et des poussières de cauchemars résultant des baladodiffusions absorbées la veille. Un coupable en particulier fut celui, très glauque, de Radiolab sur l’autisme qui, combiné aux conditions météo chaotiques, nous avait en quelque sorte traumatisés. Le réveil fut donc vaporeux, mais aussitôt envahi d’une profonde excitation, celle de rencontrer Boulder dans son plus bel accoutrement.

Prochain arrêt: Avery Brewing Taproom

Avery Brewing TaproomLa route entre Denver et Boulder est à couper le souffle avec son relief démesuré, voilà qui commence bien. Avery et son salon de dégustation se trouvent dans un arrondissement très peu séduisant, comme c’est souvent le cas des brasseries industrielles. Cependant, une fois qu’on y met les pieds, c’est le genre d’endroit qui nous fige sur place. À gauche, la boutique souvenir avec un frigo qui semble contenir beaucoup plus que la raison ne l’exige. À droite, une liste de fûts qui me fait grincer des dents avec quelques mots clés qui me donnent des frissons dans la langue. Devant moi, un serveur intrigué voyant très bien que je suis redevenu instantanément un enfant. Après les salutations et le rituel de bienvenue, on se dirige vers le frigo. Misère, une panoplie d’individus de différents vintages ainsi que plusieurs de leur ‘’Barrel-aged series’’ s’y trouvent. Ça fait des années que je tente de mettre la main sur ces bouteilles après avoir goûté la sublime Dépuceleuse. Je sais déjà que ça va nous coûter cher, mais nous ne recroiserons plus ces bouteilles pour la plupart, c’est le temps d’en profiter. Maintenant, la soif nous tenaille et la liste est tenace, ça tombe bien. Depuis mon incursion en Franconie, je fait le saut quand je vois le mot schwein, imaginez ma réaction quand je lis Uberschwein sur le menu bière. C’est en fait une version plus houblonnée de la Hog Heaven, un vrai bonbon. Plusieurs autres liquides intriguent mais aucun comme la Eremita, une bière ermite qui ne quitte jamais le pub. L’idée est d’avoir une bière sauvage vieillie en fût de chêne en permanence sur une des pompes et j’ai la chance d’essayer la 8e cuvée, une version avec abricots absolument adéquate. Au moment où la dégustation tire à sa fin, un autre serveur nous apporte, comme ça en passant, la Tweak et la Mephistopheles pour jouer le jeu des comparaisons, personne ne semble vouloir nous laisser partir. Même au moment de partir, personne ne semble vouloir nous laisser payer. Avery est ce genre d’animal généreux et savoureux, ça ne sert à rien de se battre avec lui. Après la soif, la faim.

Prochain arrêt: Backcountry Pizza and Tap House

Avant de retourner dans les bras de Denver, je me pointe à une pizzeria que j’avais mise sur ma liste de curiosité. On sait tous que bière et pizza c’est un combo classique en sol américain et le Backcountry ne fait pas exception. Une bonne quarantaine de lignes de fûts, quelques casks et un éventail de pizzas bien grasses et dodues, probablement les plus massives que j’ai vues depuis longtemps. Malheureusement, en ce début d’après-midi, boire n’est pas une priorité et la maison ne sert ses bières qu’en format régulier, pas moyen d’échantillonner quelques trucs. Dans un élan d’ambition, je me commande une pizza large malgré les mises en garde de Michèle, j’ai quand meme très faim. Après deux pointes et deux pintes, je suis à ras bord et je me sens moins brillant. Il en reste probablement 2 kg et son odeur hantera le véhicule pendant deux jours, sûrement pour me rappeler de ne plus sous-estimer l’appétit de l’américain moyen. Ces deux derniers épisodes vont nécéssairement nécéssiter un peu de flânage et de repos avant d’attaquer la soirée.

Prochain arrêt: Hogshead Brewery

Hogshead BreweryC’est la faute de mon voyage à Londres, mais surtout de l’Albion si je suis constamment en quête de styles anglais. Enfin, c’est l’heure de ma découverte que je présume préférée avant même d’y mettre les pieds. Une neige folle tombe sur Denver en cette soirée teintée de magie et le pub s’illumine comme un sapin de Noël. Une fois à l’intérieur, c’est la cacophonie à son meilleur qui règne, pas vraiment de place, on va devoir se frotter à la clientèle locale. On se dépêche de cueillir deux pintes et de se blottir près de deux exubérants en pleine action. Un en particulier, ancien militaire, qui vit à Denver et semble très entiché de cet endroit, engage la conversation avec nous. Autour de nous c’est un va et vient rocambolesque divertissant. Un type avec son chien qui se faufile constamment derrière le bar, un autre qui arrive en motoneige et est aussitôt interpelé par un policier. Le plus divertissant est cependant notre interlocuteur qui tente de nous convaincre qu’on ne peut pas prétendre faire un roadtrip si on n’a pas une bouteille de whiskey entre les cuisses, soudainement, la discussion prend un tournant caricatural. Tout ça est loin d’être monotone mais un peu essoufflant. Pour ce qui est des liquides de la maison, c’est totalement à la hauteur. La Chin Wag ESB, la Ella Ordinary Bitter et la Downtown Julie Brown font spécialement le travail. C’est maintenant le temps de quitter le freakshow, on a eu vent d’une brasserie qui fait dans le Germanique, c’est trop tentant.

Prochain arrêt: Prost Brewing Company

Pourquoi pas une transition céréalière avant de procéder vers une brasserie plus sauvage. Prost nous apparait derrière un immense hangar industriel avec son food truck comme satellite. Un peloton de service exclusivement féminin nous accueille amicalement, l’endroit a bonne mine. On se croirait dans un biergarden intérieur avec des tables à pique-nique et des choppes bien pleines. Parmi les choix offerts, seul la Kellerbier nous écarquille les papilles. Elle a cette profondeur qu’on recherche et retrouve parfois dans ce style tellement mémorable lorsque réussi avec rigueur. C’est maintenant le temps de passer au 5e service.

Prochain arrêt: The Proper Pour/Crooked Stave @ The Source

 

The SourceNous sommes fébriles, le mot est faible. Je suis devant l’enseigne rayonnante de The Source, ce complexe commercial et professionnel dans le vent qui contient quelques trésors. En allant rejoindre Michèle, qui a pris de l’avance à la brasserie fétiche, je tombe sur une fine boutique d’alcool, The Proper Pour. Le local est petit mais savamment décoré et garni, chaque minute que je prend là me coûte cher, faut que je me sauve. J’arrive alors devant ce temple de la levure indésirable, les deux pieds sur le tapis indiquant Crooked Stave. Le sang circule vite dans mon corps et c’est tant mieux, je vais avoir besoin de tous mes sens. La liste est touffue et bien taillée comme les barbes que tous les hommes portent ici, c’est tellement trendy. Le frigo est plein de trucs spéciaux mais je dois garder le focus sur les pompes, j’en ai déjà plein les bras. Les liquides s’enchainent à un rythme sain mais assidu, certaines experiences transcendent d’autres laissent indifférent. La Origins, la Batch #100 et les Petite Sour Apricot et Pomegranate se démarquent particulièrement. Michèle dort pratiquement sur la table et j’ai peur que les brett et lacto s’emparent d’elle tellement l’air en est chargé. Ne perdons pas une seconde, Denver a assez donné et on a assez pris. Cette ville, à la puissance du gladiateur, a réglé le cas de ma soif comme si c’était un jeune gnou au pas chambranlant et j’en suis fort aise.