Les collaborations, pour le plaisir des brasseurs et de nos papilles

Castor et Caribou, Dieu et Diable, Bock et Pub. De plus en plus de brasseries se mettent en équipe pour créer de nouvelles bières. Et on les voit même traverser la frontière pour trouver des joueurs. L’idée derrière ces colla­borations, un jeu de stratégie ou simple plaisir ?

L’année passée, Hugo, un employé du Vices & Versas, s’est lié d’amitié avec les gars du 4 Hands Brewing Co. de Saint-Louis. C’était au Extre­me Beer Fest de Boston. « Il est parti sur la brosse avec eux », raconte en pouffant de rire Eloi Deit, maître-brasseur de Brasserie Dunham et ami de Hugo.

Cette rencontre arrosée a déclenché une première collaboration entre les deux brasseries. « La bière va s’appeler Saison Hugo, vu que c’est lui notre lien ! »

Dans ce domaine, le travail commun se réa­li­se souvent par camaraderie et partage de con­naissances. Et, qu’on le planifie ou non, ces col­la­borations résonnent sur la scène brassicole.

« On a brassé avec Sam Calagione de Dogfish Head, dans le Delaware… C’est sûr que le nom Dieu du Ciel! a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux cette journée-là », se souvient Jean-François Gravel pour qui l’aspect fun prédomine.

Une visibilité internationale, mais pas à n’importe quel prix

Éloi Deit, toujours accessible et rapide à ré­pon­dre, était pourtant difficile à attraper pour l’en­trevue. Il y a de quoi, le brasseur possède une collection de projets prévue pour les mois à venir.

Lorsque lui et l’équipe de Brasserie Dunham (qui exporte aux États-Unis) se sont rendus à Los Angeles pour The Festival 2014, ils espéraient trou­ver des brasseurs bien établis avec qui développer des liens. « Les gens passaient devant notre kios­que, et on a bien vu qu’on était de purs inconnus là-bas », note-t-il. Des liens, ils en ont créé, notamment avec Jester King Brewery.

« Leur kiosque était juste en face du nôtre. On a passé les trois jours à faire des allers-retours entre les deux et à s’abreuver des produits de l’un et de l’autre. On a vraiment trippé ! » C’est chez eux, au Texas, qu’Éloi s’est rendu à la fin mars pour fabriquer une bière faible en alcool au quinoa.

Mais ces collaborations n’apportent aucun avan­tage financier puisque c’est la brasserie hôte qui fournit la matière première et vend le produit fini. « Même quand les gens viennent chez nous, il n’y a pas de ristourne à court terme », ajoute Jean-François Gravel.
Ce qu’elles ont par contre, c’est le potentiel de faire jaser. « Les gens vont dire : «ah oui, Dunham, c’est eux qui ont fait la collaboration avec Jester King !» […] C’est sûr qu’il peut y avoir cet impact à long terme. »

Donc, visibilité, oui. Mais « aller à la pêche aux collaborations » ne représente pas une bonne mé­thode pour le brasseur. Jean-François Gravel nuance : « Je ne ferais pas de collaboration si je n’avais rien à apprendre et avec quelqu’un que je ne connais pas, même si ça nous amenait beaucoup de visibilité ».

Le carré de sable des Québécois

On se souviendra du castor fumant sa pipe et portant le chapeau du pêcheur saoul. Du 30 ¢ qui est l’addition du caribou et du castor, les monnaies canadiennes. Cette fameuse black IPA, qui en a fait saliver plus d’un, était fabriquée par deux brasseries amies, Le Castor et Pit Caribou.

« Selon plusieurs personnes, on offre deux des meilleures IPA au Québec. Alors on s’est mis ensemble et on s’est lâché lousse », raconte Francis Joncas, maître-brasseur de la Microbrasserie Pit Caribou. Au moment de l’entrevue, il travaillait dans ses cuves pour un projet avec Broadway Pub de Shawinigan.

Collaborer entre Québécois expose la fraternité qui règne dans l’industrie, croit-il. « C’est très positif pour le développement de notre industrie et de notre identité brassicole », ajoute Catherine Dionne-Foster, maître-brasseuse de La Korrigane qui, depuis quelque temps, se fait solliciter par d’autres, dont La Barberie, la Microbrasserie des Beaux Prés et La Chouape.

Pour un broue-pub qui, rappelons-le, ne peut offrir ses produits que sur place, travailler avec ses confrères permet une visibilité. C’est de dire aux autres régions que telle bonne brasserie existe. Le Saint-Pie, une IPA au café, en est un exemple.
Cette bière est le fruit d’une collaboration entre les broue-pubs Saint-Bock et le Saint-Pub de Micro­Brasserie Charlevoix. Selon Martin Guimond du Saint-Bock, on n’entend pas assez parler des brasseries artisanales, et elles gagneraient à s’unir.

« C’est agréable de dire aux clients : «regardez, on a fait une collaboration parce qu’on tripe et on veut vous faire plaisir», dit-il. Ça peut amener les gens à se déplacer ».

Une industrie qui travaille en complémentarité plu­tôt qu’en concurrence augmente ses chances de succès. « Elle n’est pas très riche, donc faire parler de nous stimule les gens à consommer des produits de micro », considère Martin Guimond. À l’entendre parler, on a envie d’ouvrir son broue-pub pour partager cette passion et ce « monde qui nous englo­be totalement ».

Et les désavantages à collaborer ? On aurait dit que tous les répondants ont chanté en cœur (séparément) : « y’en a pas ! »

Collaborer versus brasser sous licence

Jean-François Gravel nous explique. « Brasser sous licence, c’est interpréter la recette d’un autre, en conservant exactement le même profil. Donc, il se peut qu’on ait à modifier un peu la recette par rapport à notre système pour arriver au profil du brasseur, par exemple les températures de fermentation ou au niveau de l’empattage ».

Et une collaboration ? « C’est une recette créée à deux où on devrait retrouver la signature des deux brasseries. Par exemple, si Brasserie Cantillon Brouwerij en Belgique collaborait avec The Alchemist aux États-Unis, on devrait avoir un caractère houblonné avec une fermentation sauvage ».