La plantation du mai : une tradition ancestrale bien arrosée

Kermesse od Sint-Joris met de dans rond de meiboom

L’ouverture des terrasses, le coup d’envoi des libations printanières, voilà un signe certain de la fin de la froidure hivernale. Deux siècles plus tôt, des ripailles bien arrosées marquaient également l’arrivée des douceurs estivales. Or, il serait pour le moins incongru dans notre Québec moderne de voir de jeunes gens bien guillerets, les joues rougies par l’alcool, tirer à coup de fusil sur un poteau de bois planté devant la maison d’un voisin…

Un honneur dû à son rang

Dans les sociétés dites d’Ancien Régime, un peu comme à la petite école d’aujourd’hui, la place que l’on occupe, par exemple, dans une procession religieuse, revêt une grande importance. Ainsi, il est coutume de réserver le premier banc à l’église paroissiale au seigneur et à sa famille, banc sous lequel le seigneur sera le plus souvent enterré. Le cérémonial de la plantation du mai participe à cette dynamique. Bien que témoins et historiens aient longtemps insisté sur l’aspect volontaire de cette cérémonie, il faut souligner le poids de l’obligation. En effet, dès le XVIIIe siècle, certains seigneurs inscrivent la plantation d’un mai dans leur contrat de concession de terre. Cela dit, il ne faut pas oublier l’impulsion populaire de la cérémonie. À l’aube de la Rébellion de 1837, les militants plantent d’ailleurs un mai devant la résidence de figures patriotes importantes. Le mât patriotique est alors souvent affublé d’un tricolore républicain à l’exemple des Liberty Poles de la Révolution américaine ou des Arbres de la Liberté de la Révolution française.

Déroulement de la cérémonie

D’après quelques témoins du XIXe siècle, la cérémonie a lieu le premier jour de mai. Une délégation d’habitants armés se présente alors devant le manoir seigneurial ou la maison du capitaine de milice avec un attelage tirant un sapin ou un autre conifère d’une trentaine de mètres de haut, émondé entièrement à l’exception d’un « bouquet » à sa cime. Les délégués creusent alors un trou de quelques mètres de profondeur à l’endroit désigné par le dignitaire. Une fois le trou excavé; au bout d’un effort soutenu, le mai est érigé par la compagnie à l’aide de longues gaffes de bois et stabilisé à l’aide de piquets. Après quelques coups de fusil en direction de la cime, le chef de la délégation sort alors une bouteille d’eau-de-vie de sous son capot et en offre une gorgée à la personne honorée puis la passe à la ronde. Un banquet offert par le seigneur ou le capitaine est alors offert à la joyeuse compagnie.

Banquet et festivités bien arrosés

D’après Allan Greer, dans les années 1830, des différences substantielles quant à la composition du banquet peuvent être observées entre la région de Québec et celle de Montréal. Dans la première, on parle de quantités de crêpes arrosées de mélasse ou de sucre d’érable, de quelques viandes. Dans la région de Montréal, plus prospère, le festin se compose de nombreuses dindes rôties ainsi que de divers gâteaux. Quoi qu’il en soit, le menu est principalement composé de larges quantités d’eau-de-vie, de brandy ou de rhum, et probablement de diverses autres boissons selon la disponibilité et les goûts des participants. D’ailleurs, de nombreux toasts à la santé du roi, du gouverneur et ainsi de suite accompagnent la bombance. Chaque gorgée s’accompagne d’une sortie pour tirer sur le sommet du mai jusqu’à le noircir de poudres. Après s’être repus, la danse commence et continue jusqu’au soir.

Une tradition oubliée il n’y a pas longtemps

Si, pour la plupart des badauds d’aujourd’hui s’ameutant sur les terrasses aux premiers signes du printemps, la plantation du mai ne signifie plus rien, il demeure qu’elle gardait un certain sens pour quelques-uns de leurs récents aïeuls. Jusqu’aux années 1930, dans plusieurs villages, à l’occasion des crues, un mai était toujours planté, parfois sur les glaces, pour célébrer le renouveau printanier. Après le long hiver que le Québec a connu cette année, il faudrait bien marquer le coup, nous aussi, d’une ripaille bien arrosée sur votre terrasse préférée !

[divider]À lire pour en savoir plus[/divider]:

  • Allan Greer, Habitants et Patriotes. La Rébellion de 1837 dans les campagnes du Bas-Canada, Montréal, Boréal, 1997 (1993), 370 p.
  • Benoît Grenier, Brève histoire du régime seigneurial, Montréal, Boréal, 2012, 246 p.