Le reste du monde sait-il que le Québec brasse ?

Le Québec brasse

Le Québec brasse, et c’est bon. Tout le monde en parle. Le Journal de Montréal à ses Coureurs des Boires, La Presse à sa Catherine Schlager. Mais sortons de notre Belle Province, et notre identité brassicole s’évanouit… presque. Tour d’horizon européen pour comprendre pourquoi.

 

Visiter la Belgique brassicole et rencontrer ses artisans, Marc Gagnon de la Microbrasserie du Lac St-Jean l’a fait plusieurs fois. Mais quand le brasseur s’est rendu au pays, en 2013, pour l’événement annuel organisé par la Délégation générale du Québec à Bruxelles en l’honneur de la Saint-Jean-Baptiste, c’est avec Monsieur, Madame Tout le Monde qu’il a parlé bière.

« J’ai rencontré des gens autres que des brasseurs, raconte-t-il. Ils étaient très surpris quand ils goutaient ma Barley Wine ou la Black IPA. Ils ne con-naissent pas ces styles et ne s’attendaient pas à ce qu’il y ait une expertise au Québec. »

Pour ce pays de tradition brassicole, la bière artisanale coule à flots depuis belle lurette. Cependant, la très grande majorité est belge. Très peu de bières sont étrangères… encore moins québécoises. Donc, mis à part les professionnels et amateurs du milieu, Monsieur, Madame Tout le Monde, eux, ne connaissent pas autre chose.

Et c’est vrai pour plusieurs pays d’Europe. « À part certains Américains (qui connaissent surtout Unibroue et Dieu du Ciel!), le reste de la planète ne dissocie pas le Québec du Canada [brassicole] », explique Martin Thibault, auteur, blogueur et chroniqueur au journal.

 

La bière artisanale québé… quoi ?

« Les pays non francophones ignorent le concept de Québec en tant qu’entité spécifique », précise Laurent Mousson, spécialiste bière de la Suisse et chroniqueur au journal. Les Allemands, par exemple, « n’ont aucune idée de ce qui se passe au Québec côté bière », souligne Martin qui a parcouru l’Allemagne brassicole.

Du côté des pays francophones, la bière québécoise, bien que pas complètement inconnue, est très peu répandue.

La Française Elisabeth Pierre, spécialiste en bière aussi connue comme La Fille de l’Orge, explique que la majorité des Français ne possède pas de connaissance brassicole. Pour eux, la bière québécoise, c’est la bière de Robert Charlebois exportée il y a dix ans : Unibroue.

La bière vit en France dans l’ombre du vin quasi indétrônable. « Il faut déjà faire comprendre aux gens que la bière peut être autre chose que la Guiness ou une blonde fade, explique Cécile Délorme, fondatrice de la cave à bière Brewberry, en France. Les gens sont habitués de payer leur bière 3 euros max. Il faut ensuite leur faire comprendre qu’une bière artisanale peut coûter cher, comme un grand vin, pour qu’ils s’y intéressent ».

La bière est plutôt respectée chez les Belges, pour qui elle est ancrée dans leur histoire. Ils ont même longtemps cru être les uniques producteurs. « À peine pouvions-nous admettre que l’Allemagne et l’Angleterre possédaient des brasseries, expli-que Christophe Gillard, propriétaire de Mi-Orge Mi-Houblon, une boutique de bières de microbrasseries à Arlon en Belgique. Le consommateur belge, bien que très peu connaisseur en bière, est très chauvin dans sa consommation ».

Pour l’événement de la Saint-Jean-Baptiste à Bruxelles, Marc Gagnon a choisi la Gros mollet, la Frappabord et la Houblon libre. Les festivaliers ne les connaissent peut-être pas, mais se montraient curieux et ouverts, a-t-il observé.

« La Gros mollet de style belge, qui doit être moins effrayant pour eux, est la bière qui a été la mieux appréciée, se souvient le brasseur. Les notes fortes de torréfiées de la Black IPA (Houblon libre), assez rares dans les produits belges, les ont beaucoup plus surpris. Et la Frappabord, un Barley Wine très intense… parfois, les gens l’aimaient moins ».

Du côté de la France, les néophytes sont difficiles à convertir, remarque Sébastien Gagnon, directeur général de la Brasserie Dunham, qui participera cette année à la Saint-Jean belge. « L’amertume, c’est le loup dans la bergerie ».

Spécialisé en importations (90-95 %), Brewberry ne tient que 1 % à 2 % de bières québécoises : Hopfenstark, Dieu du Ciel! et Le Grimoire. « C’est faible, car peu de marques expor-tent », souligne la femme d’affaires.

 

Un marché difficile à percer

En plus des États-Unis et de l’Ontario, la Brasserie Dunham exporte en Espagne. Selon l’expérience de Sébastien, il faut offrir un produit différent de ce qu’il y a déjà sur le marché à percer. « Les importateurs veulent des bières rares et plus funky. Parce qu’une blonde pour une blonde, ce n’est pas intéressant ».

Dans sa boutique, Christophe Gillard vend les bières de Dieu du Ciel!, Le Trou du Diable, Les Trois Mousquetaires et Hopfenstark. Bien que la réponse de sa clientèle soit positive, une barrière se situe au niveau des prix.

En Belgique, la bière locale est peu couteuse, com-me en Allemagne d’ailleurs. Ce qui rend l’exportation épineuse pour le brasseur québécois. Par exemple, une Duvel de 330 ml vaut moins de 3 $. La Tante Tricotante de la Microbrasserie du Lac-Saint-Jean se vendait 20 $ la bouteille de 500 ml. L’importation reste donc un marché de niche pres-que uniquement en vente chez des cavistes spécialisés en la matière.

En parallèle à la Saint-Jean-Baptiste bruxelloise, le Delirium Café de la même ville, reconnue pour être l’endroit fétiche de tout bon biérophile, soulignait cette Fête nationale. Une soirée dédiée aux bières québécoises à laquelle Marc a participé, ainsi que les bières de la MicroBrasserie Charlevoix, Le Naufrageur, L’Alchimiste, Brasserie Dunham, La Chouape et autres.

« L’événement allait chercher les connaisseurs. Il y avait beaucoup de gens avec leur ordinateur et bloc note qui évaluaient les bières sur le Net, se souvient-il. Mais pour exporter, ça prend des événements et un public averti. »

 

Il était une fois, une communauté de beer geeks

Parmi ceux qui connaissent les bières artisanales québécoises, le verdict est positif. En France, par exemple, où les amateurs se montrent un peu plus le bout du nez notamment dans les régions, la bière québécoise est perçue comme imaginative, créative et très savoureuse.

« Ce qui étonne beaucoup, ce sont les styles de bières et les goûts très marqués, très originaux et qui sortent de l’ordinaire », explique Elisabeth Pierre en donnant les exemples des Porter Baltique, Saison et Stout au café. Styles que l’on ne retrouve que très peu en France. « Et les étiquettes plaisent beaucoup ».

Les microbrasseries qui exportent « projettent une image extrêmement nouvelle, qui n’a rien à voir avec la bière belge », continue la Française. Et elles sont liées au phénomène des craft beers, lui-même associé à l’Amérique du Nord.

Sébastien Gagnon a observé le même phénomène, et pas seulement en France. « On est considéré com-me le caméléon de la scène brassicole. On a très peu de tradition donc pas de paradigmes brassicoles, mais on a cette capacité à créer. Ce qui fait qu’on est capable de s’inspirer des principaux styles qui existent dans le monde pour les réadapter à notre goût ».