Prendre un verre de bière « right through » ! 

chanson à boire

Prendre un verre de bière mon minou, Chevalier de la Table ronde!, Le bon vin m’endort, D’la bière on en boira, des ritournelles indémodables qui transcendent les âges et animent, encore parfois, les soirées bien arrosées. Quelles sont les origines de la chanson à boire en tant que genre musical particulier ? D’où vient la popularité des classiques québécois toujours chantés aujourd’hui ?

Une tradition qui remonte à loin

Des textes faisant hommage au bon vin et à la bonne bière, il est possible d’en retracer au XIIsiècle. Beaucoup ont été écrits par des moines et des lettrés d’une certaine éducation. Le paysan moyen à cette époque moyenâgeuse, s’il chantait la bonne chère et le bon boire, n’a pas laissé de documents pouvant l’attester.

Depuis la première moitié du XVIIe siècle, les imprimeurs anglais distribuent les paroles de ballades sur des feuillets agrémentés de gravures sur bois. Parmi ces broasides ballads se trouve une bonne cuvée de chansons à boire rendant compte de la joyeuse camaraderie des buveurs d’ale. Les tenanciers de alehouse se procurent ces imprimés abordables pour agrémenter les murs de leur établissement. Les clients s’en inspirent à leur tour pour animer leurs veillés de joyeuses rengaines. Il n’est pas rare, en effet, qu’on lise/chante à haute voix ces ballades d’occasions.

Dans le monde français, les réunions bachiques sont en vogue chez les bourgeois, soldats et aristocrates. Lors de ces agapes, chaque convive devait fournir son écot, c’est-à-di-re dire sa chanson. Il n’y a qu’à penser à ce fameux Ordre de Bon temps fondé à Port-Royal (Acadie) en 1606 par Samuel de Champlain.

Et en Nouvelle-France

En Nouvelle-France, soldats, matelots et voyageurs des Pays d’En-Haut fréquentent les débits de boissons et entonnent sans doute leurs chants martiaux et de marines. Lors de leurs pérégrinations à travers le continent, canotiers et coureurs des bois chantaient (À la claire fontaine, Le bal chez Boulé, etc.) pour se donner du courage et pour rythmer la cadence des avirons, mais aussi pour égayer leurs veillées. La majorité de la population ne sachant ni lire ni écrire et les presses à imprimer étant interdites par décision royale, les chants populaires se rattachaient entièrement à la culture orale.

Après la Conquête, tavernes et cabarets se multiplient dans la nouvelle province de l’Empire britannique. Soldats, marins et marchands britanniques apportent aussi leurs chants de boire dans leur besace. L’un d’entre eux, The Anacreontic Song, inspirera l’air de ce qui deviendra plus tard l’hymne national américain, Star-Spangled Banner.

Les cabarets montréalais : naissance et fin

Sautons le XIXe siècle, au cours duquel la montée des mouvements de tempérance et l’arrivée massive des immigrants venus d’Irlande ont eu une énorme influence sur la musique canadienne traditionnelle, pour atterrir directement en plein XXe siècle. Entre 1919 et 1950, Montréal voit se multiplier plusieurs établissements où alcools et spectacles se côtoient. Artistes de variétés, musiciens et chanteur se produisent pour le divertissement des Montréalais de toutes les classes sociales, mais aussi de nombreux Américains venus se réfugier de la lourdeur de la prohibition. Ces cabarets, avant leur disparition sous l’assaut de la campagne de moralité du maire Jean Drapeau à la fin des années 1950, ont été le berceau de nombreux talents québécois. Pensons, entre autres, à Lucien Boyer et à la famille Soucy qui popularisèrent plusieurs chansons à boire de leurs compositions entrées aujourd’hui dans les incontournables.

Odes aux buveurs de bière

Les thèmes abordés dans ces chansons demeurent de factures traditionnelles. Joie de vivre, euphorie de l’ivresse et amour vagabond. Or, morale chrétienne et bon sens obligent ; à toute cuite sa conséquence, celle-ci est le plus souvent illustrée par la réprimande sévère – et un brin stéréotypée et machiste – de la femme du buveur (Ma femme s’est choquée/Pis elle m’a battu /Quand j’m’ai réveillé Je lui ai répondu…) Une thématique récurrente du genre, ce depuis le XVIIe siècle. Malgré cela, c’est principalement les bonhommies de l’air et du refrain qui habitent aujourd’hui l’imaginaire collectif et on ne peut s’empêcher d’entonner les premières notes en souriant lorsque l’on entend Prendre un verre de bière mon minou!…

[divider]À lire pour en savoir plus[/divider]

  • Conrad Laforte, « Musique folklorique canadienne-française » sur Encyclopediecanadienne.ca.
  • Élizabeth Gallat-Morin et Jean-Pierre Pinson, La vie musicale en Nouvelle-France, Québec, Septentrion, 2003, 570 p.
  • Mark Hailwood, Alehouses and Good Fellowship in Early Modern England, Woodbridge, The Boydell Press, 2014, 253 p.
  • Julien Tiersot, Histoire de la chanson populaire en France, Paris, Plon, 1888, 572 p.