Vieilles pierres et bières ancestrales ?

Orval - Trappistes

C’est bien connu : les bières d’abbaye sont brassées par des moines suivant des recettes inchangées depuis le Moyen-Âge.

Ouais… mais non.

La publicité qui accompagne les bières d’abbaye belge regorge de vieilles pierres gothiques, de moines, de vitraux et autres symboles religieux, accompagnés de dates de fondations très loin au fond des âges. Pourtant, les bières d’abbaye ne sont pas produites dans les monastères, et leur forme actuelle a été codifiée il y a 60 ou 80 ans, pas plus…

Les vraies trappistes…

Il y a bel et bien des bières produites dans des monastères : les bières trappistes. Leur nom vient de l’Ordre trappiste, ordre religieux cistercien aux règles de vie strictes, prescrivant une existence de travail et de prière, dans le silence, et suivant un menu végétarien.

Les monastères trappistes produisant de la bière sont actuellement au nombre de onze : Achel, Chimay, Orval, Rochefort, Westmalle, et Westvleteren en Belgique, Koningshoeven et Zundert aux Pays-Bas, Engelszell en Autriche, Spencer aux Etats-Unis, et, depuis début mai 2015, Tre Fontane en Italie. Ce nombre a pratiquement doublé au cours des 15 dernières années, donc beaucoup de ces brasseries sont des créations récentes. Les deux plus anciennes, Chimay et Westmalle ne commercialisent toutefois leurs bières que depuis 1860 environ. Et les bières ont évolué depuis : la Dubbel, inaugurée par Westmalle n’est apparue que dans les années 1930, et la Tripel de la même brasserie seulement dans les années 1950. Voilà pour les recettes « millénaires »…

… les vraies fausses trappistes…

Les années 1950-60 sont d’ailleurs le moment où les bières trappistes décollent vraiment en Belgique, et où de nombreuses brasseries commerciales belges lancent elles aussi leur « trappiste », parfois en se référant à un monastère existant, parfois avec des noms de pure fantaisie. Ce qui ne fait bien sûr pas plaisir aux moines, qui finissent par avoir gain de cause en 1985 devant le Tribunal de commerce de Bruxelles. Toutes les pseudo-trappistes produites par des brasseries commerciales deviennent alors du jour au lendemain des « bières d’abbaye »… ce qui est encore plus vague !

Depuis,  l’Association  International  Trappiste (AIT) a mis en place le fameux logo hexagonal « Authentic Trappist Product », qui est d’une gran-de aide pour le consommateur, assurant que la bière a été produite sur le site d’une abbaye trappiste et sous supervision des moines, l’essentiel du travail étant effectué par des employés laïcs. Les règles de l’AIT sur l’usage du logo s’étendent jusqu’à l’usage qui doit être fait.

… et les vraies non trappistes !

De son côté l’association Brasseurs de Belgique, le syndicat des industriels belges de la bière, a mis en place à la fin des années 1990 un logo « Bière d’abbaye reconnue », que l’on retrouvera par exemple sur les Maredsous produites par Duvel Moortgat ou sur les Leffe de la multinationale AB InBev. Il certifie certes que l’abbaye existe bel et bien, même si la bière est produite ailleurs, et donne un droit de regard aux abbayes en question entre autres sur les méthodes de promotion et de publicité. Mais il n’est accessible qu’aux brasseries membres de Brasseurs de Belgique, ce qui exclut de fait beaucoup de produits de microbrasseries.

On peut aussi légitimement se demander si le fait de se référer à une abbaye existante constitue une quelconque garantie pour le consommateur par rapport au goût et au caractère de ces bières. En effet, des bières d’abbaye remarquables telles que les Witkap de la brasserie Slaghmuylder, les Moinettes de chez Dupont ou encore la Guldenberg de De Ranke ne sont justement pas dans ce cas !

Bref, ne croyez pas tout ce que la publicité vous montre… Mais vous le saviez déjà, pas vrai ? Santé !