Alcool, crimes et prohibition à Coaticook

Sam Cleveland, Coaticook

À l’ouverture de la Microbrasserie Coaticook en 2013, Réjean Corbeil et Barry Hull, les copropriétaires, mettent fin à une disette de plus de 160 ans au cours de laquelle aucun alcool n’aura été brassé à Coaticook. Il s’agit certes d’une longue période, mais cela est encore plus vrai lorsqu’on connaît le rôle qu’a joué la ville lors de la prohibition.

Au XIXe siècle, des colons anglophones provenant du nord-est des États-Unis viennent s’établir en Estrie et apportent notamment une recette de whisky blanc fabriqué à partir de pommes de terre qui laissera sa marque. Peu coûteuse et efficace, celle-ci se répand comme une trainée de poudre dans la région et bientôt, des distilleries apparaissent ici et là.

En 1831, la région compte le tiers des distilleries du Bas-Canada au grand complet. À Stanstead, on dit en avoir dénombré plus de 25 ! Malgré un ralentissement vers la fin des années 1840, deux nouvelles distilleries voient le jour à Coaticook, soit celle d’Edmond Davis et celle d’un dénommé Samuel Cleveland, futur maire de la ville.

Qui fut Samuel Cleveland ?

Né en 1831, Samuel Cleveland est l’un des premiers pionniers de Coaticook. Jeune, il se lance en affaires avec son frère souhaitant profiter de l’engouement pour le whisky blanc. Ainsi, en 1848, il construit, sur la rue Child, une distillerie de whisky qui ne survit guère longtemps, mais qui laisse tout de même son empreinte.

Les mémoires de Mgr Gravel en témoignent : « En 1848, Samuel Cleveland construisit en face du moulin à scie une distillerie pour whisky laquelle fut en opération durant cinq années. Quels heureux temps ! Des écuries spacieuses logeaient les bêtes à cornes, engraissées avec le résidu du grain distillé ».

Cleveland construit par la suite diverses entreprises dans la région, notamment une briqueterie et une manufacture de laine. Il devient maire de Coaticook en 1888 et décède en 1913.

Prohibition et bootleggers

Vers la fin des années 1850, l’industrie de la distillerie dans la région en est déjà à son déclin. Plusieurs amateurs se lancent dans la production artisanale de whisky, une maladie décime les récoltes de pommes de terre et les mouvements prohibitionnistes prennent de l’ampleur. Les artisans perpétuent malgré tout le savoir-faire développé par Davis et Cleveland en utilisant le surplus de leurs récoltes pour faire leur propre alcool.

Alors que les francophones deviennent majoritaires au début des années 1900, le whisky perd sa place au profit de la bière. En 1918, le gouvernement présente la loi Scott qui entrera en vigueur l’année suivante et qui prévoit interdire la vente d’alcool. Les opposants se regroupent, notamment les brasseurs de la province, et vantent farouchement les vertus de la bière.

Embêté, le gouvernement québécois tient un vaste référendum sur la question en avril 1919; le Québec devient ainsi le seul endroit en Amérique du Nord à ne pas interdire complètement l’alcool; seules les boissons fortes sont prohibées.

Bon nombre de distilleries artisanales poursuivent clandestinement leurs activités, notamment celles situées tout près de la frontière américaine. Les bootleggers américains les plus célèbres y étendront leurs réseaux, apportant du même coup meurtres et crimes sordides. À Coaticook, les frères Malloy sont d’importants acteurs du trafic d’alcool; René Malloy perdra d’ailleurs la vie en tentant d’en prendre le contrôle.

La Cleveland de la Microbrasserie de Coaticook

Inspiré par Samuel Cleveland et sa fabrique de whisky, la microbrasserie a brassé une Scotch Ale traditionnelle à 4,8 % d’alcool mettant en vedette les flaveurs de malt et de pain grillé. Elle est peu houblonnée, peu gazéifiée, peu alcoolisée et se boit comme un charme. Aucune patate n’a été utilisée dans sa fabrication et il est parfaitement légal de s’en procurer.

Crédit photo: Société d’histoire de Coaticook