Stone, l’énorme gargouille rose dans la pièce

Stone

 

Dans le vaste océan brassicole de San Diego, ça aurait été facile de cibler une microbrasserie moins connue et aussi prometteuse que créative. Mais j’aurais eu à ignorer l’énorme gargouille rose dans la pièce : Stone Brewing World Bistro & Gardens – Liberty Station; un des endroits satellites de la gargantuesque brasserie d’Escondido.

La première fois

On se souvient souvent, voire toujours de la première fois. Celle où j’ai bu l’Impériale Stout de l’Amère à boire ou même celle où j’ai mangé ma première pieuvre grillée dans un trou d’Athènes. La première fois où j’ai mis les pieds à Stone Liberty Station par contre ? Aucune idée. Je ne me souviens aucunement de la situation où de comment je me sentais, probablement parce que je me sens encore de la même façon chaque fois que j’y vais. En cherchant à travers mes critiques Ratebeer, je devrais pouvoir retracer le déroulement de cette, normalement mémorable, première fois mais pour ce que j’ai à décrire, ce n’est pas très important. Et si je dressais plutôt son portrait en fonction de l’expérience sensorielle qu’on y trouve ?

L’ouïe

Des avions, constamment, fendent l’ambiance électrique et la réduisent à un silence bruyant le temps de déchirer le ciel. Les oiseaux de tôle se succèdent à un intervalle assez important pour qu’on oublie que c’est une possibilité. Chaque fois que ça arrive, on est, encore, partiellement surpris et le ton de la discussion monte pour compenser. Tout ce qui sépare le pub de l’aéroport c’est un étroit bassin d’eau attaché à la baie nord de San Diego. Entre les déchirures atmosphériques, le bruit de la clientèle excitée se mélange à l’eau qui ruissèle et la coutellerie qui s’entrechoque. La musique ambiante est jouée par la satisfaction globale. Le même orchestre à chaque fois.

La vue

Le décor habillé en jardin de roches et palmiers joue très bien son rôle, un soin fou d’aménagement s’en dégage et chaque détail est pensé. Les IPA légendairement étincelantes de Stone et les nombreux employés y circulent à un rythme impressionnant. Même les toilettes se démarquent alors que le moment de se laver les mains devient unisexe. Le miroir est remplacé par une fenêtre vers le sexe opposé ce qui suscite toujours son lot d’interventions farfelues. Avec le soleil qui y habite en permanence et le ciel toujours actif, la signature visuelle de Stone est forte et unique. Pour un moment très kitsh, vous pouvez toujours vous accouder au dessus du faux marais et admirer la boursouflure des poissons rouges.

Le goût et l’odorat

Les brassins concoctés au brouepub de Liberty Station ont un point en commun, un beau grand panache. Les IPA sont souvent cristallines et proprement aromatiques, le niveau de créativité à la hauteur de l’intelligence de la masse dégustatrice du sud de la Californie et la qualité générale, plus souvent qu’autrement, irréprochable. Cet endroit fête seulement son 2e anniversaire et compte dé-jà plusieurs mémorables concoctions. La Witty Moron, une Black Wit qui se cache sous la barre des 5 % d’alcool mais avec 100 % de richesse céréalière. La Desecrator, un Black Barleywine (tiens, tiens) qui est habité par la résine signature Stone. La Mocha IPA, brassin anniversaire, qui défiait toutes les attentes que j’avais pour ce genre d’hérésie. La collaboration avec Toccalmatto pour un délicieux rendu liquide d’un Pampepato. Tellement d’IPA dont la mono houblon Pekko et l’intraitable Highborn IPA avec ses infusions de Magnum, Green Bullet, Topaz, Admiral, Delta, El Dorado, Amarillo et Centennial. La liste de bouteilles, la station de remplissage de grogneurs et les multiples bars et ambiances sont un monde en soi qui mériterait son propre article. Ça ne fait que commencer pour eux et rien n’annonce un épuisement, moi inclus.

L’essence

Je vais troquer le toucher pour l’essence, l’âme de Stone Liberty parce que ça pourrait mal virer si je vous décrivait comment la Witty Moron caresse mon oesophage de ses céréales grassement protéinées. On connait tous le dédain légendaire de Stone pour l’insipide et les beigitudes sensorielles. Cette façade cache une grande ouverture vers les autres brasseries et créateurs de mérite, sert de filtre même. Le fait que la matriarche a aussi un volet distribution joue pour beaucoup dans cette attitude mais nul part ailleurs vous verrez une brasserie en appuyer d’autres de cette façon. Les lignes sont envahies par Insurgente, Monkey Paw, Border Psycho, Societe, Pizza Port ou n’importe quelle microbrasserie qui a de quoi écarquiller les papilles et ce, à travers le flot maison rempli de majestueux obus houblonnés, monstres maltés ou projets de barriques brillamment exécutés. Parce que Stone, en général, a confiance en ses liquides et parce que le pub de Liberty Station utilise cette confiance pour créer des projets brassicoles avec la même vigueur et folie qui attise un brasseur maison. Parce que ce brouepub réunit tous les éléments du pourquoi j’ai été attiré vers cette forme de création artisanale à prime abord. Amplement de raisons de sortir de la pièce cette encombrante gargouille rose. J’aperçois maintenant avec plus de justesse et de lucidité les 109 autres brasseries de San Diego.