Buvons-nous vraiment moins l’hiver ?

hiver

Ce n’est pas un mythe. Nous buvons moins de bière l’hiver que l’été. Nous buvons aussi moins de vin et de spiritueux, nous sortons moins au restaurant et nous dépensons moins, en général. Jusqu’à ce que le temps des Fêtes cogne aux portes et nous dévalise. Mais la question se pose : buvons-nous différemment ?

Regardez par votre fenêtre, les dernières feuilles d’automne tombent. Le froid, de plus en plus froid, donne envie de se blottir dans de grosses laines. Avez-vous envie d’une bière ? Si oui, laquelle ?

« J’en boirais une noire avec des goûts de café ou chocolat. Une bière forte et réconfortante pour me réchauffer en ce dimanche froid », répond Claudia May-Demers, 24 ans, en pleine course de fin de session. L’étudiante en psychoéducation est une bonne vivante qui, à l’occasion, s’amuse à goûter avec des amis de nouveaux produits de microbrasseries. Mais arrivé l’hiver, et le café, le thé et le vin rouge prennent la place.

Cette tendance est généralisée – avec l’exception à la règle que sont les fins dégustateurs passionnés. Sylvain Cloutier, gestionnaire à Statistique Canada et chroniqueur pour Bières et plaisirs, compare cet effet à la crème glacée. « C’est simple, on en mange moins l’hiver que l’été, dit-il. C’est plus agréable de boire une bière sur une terrasse avec des amis que seul dans sa cave en hiver. »

Le graphique en dent de scie qu’il nous a fourni illustre bien cette fluctuation saisonnière des ventes d’alcools en magasins depuis 2012, au Canada. Si l’on calcule celles des trois mois de chacune des deux saisons de 2014, on remarque une augmentation l’été de 15 %, passant de 4,85 M$ à 5,6 M$.

La nuance se trouve dans la fréquence. Reprenons l’exemple de 2014 : les Canadiens ont bu tout l’été, de façon constante. Alors qu’en hiver, la grande majorité de notre consommation s’est concentrée pendant la folie furieuse des Fêtes, décembre étant le mois le plus vendeur de l’année. Et cette tendance est cyclique.

Que boit-on, quand, où ?

Ces données ne prennent cependant pas en compte la consommation sur place où les terrasses sont à leur comble pendant la saison chaude. C’est notamment le cas de L’amère à boire, à Montréal, dont l’achalandage a gonflé depuis que la brasserie artisanale a instauré une terrasse sur rue d’une trentaine de places. Le plus gros vendeur de la saison chaude a été la Hefe Weizen, une Ale blanche à 5 % d’alcool, dont les ventes ont doublé. « C’est dans la perception des gens. Une bière de blé est liée à la chaleur », note Grégoire Roussel, le maître-brasseur.

Son homologue des Brasseurs du Temps (BDT), Dominique Gosselin, a fait le constat qu’au-delà du nombre de consommation, la clientèle change selon les saisons. La terrasse, presque aussi grande que l’intérieur, attire une « race à part, c’est le jour et la nuit. Il y a une population qui ne sort que l’été, moins intéressée par les produits nichés », explique le brasseur de Gatineau.

M.Gosselin produit donc moins de bières nichées durant la saison chaude. Comme un cask, encore peu connu si l’on n’est pas un minimum connaisseur, qu’il liquide l’automne en quelques jours. « En été, si ce n’est pas moi qui le bois, je finis par jeter le trois quarts. »

Au dépanneur spécialisé L’Axe du Malt, à Québec, le choix des bières varie également selon les saisons. Tout ce qui est plus faible en alcool et houblonné se vend à merveille durant les mois chauds. Alors que l’hiver, la clientèle est plus attirée vers les produits foncés et plus goûteux, comme une Brown Ale. « Les consommateurs ne vont pas nécessairement vers des produits beaucoup plus forts en alcool, ajoute Rémy Du Berger, le copropriétaire. Oui, ça réchauffe, mais les gens cherchent de plus en plus des bières faibles ».

Grégoire Roussel va dans le même sens. La Bock à 7-8 % qu’il sort à la saison froide peut prendre deux mois avant d’être écoulée. « Même si elle est plus vendue l’hiver, les clients n’entrent pas en se disant “on veut de la forte, on vide la cuve”. Donc boire fort tout l’hiver n’est pas automatique », dit-il.

Ce qui est automatique est la consommation de la Pilsner tchèque, la Cerná à 5 % d’alcool. Il en vend au moins une cuve par semaine, beau temps mauvais temps. Tout comme la Bunnweizen, une bière blanche à 5,2 % de la brasserie artisanale montréalaise, La Succursale. « J’ai essayé de ne pas la produire, mais les gens la demandent à longueur d’année », raconte Jean-Philippe Lalonde, le maître-brasseur.

Et ces fins dégustateurs…

Philip Young et Maxime Lortie se considèrent comme de grands amateurs de bières. Ils en brassent à la maison, sont toujours à la recherche de nouveaux arômes et ont même participé, ensemble, à la dernière édition de L’Annuel des Brasseurs Amateurs Québécois. « Je m’intéresse à la bière et à sa fabrication plus que la plupart des gens de mon entourage », raconte l’un. « J’adore la bière. J’en parle très souvent, j’en fais et ça me passionne », s’exclame l’autre.

Hiver comme été, leur consommation ne diminue pas. Mais leurs habitudes changent. Philip Young choisira un Stout ou une belge extra forte, comme la Unibroue 17 Grande Réserve à 10 % après une journée de ski, alors que l’été, il favorise les Pilsner et les Saison. Pour Maxime Lortie, ce sont également les bières belges et Ale forte l’hiver, et plutôt les Sessions IPA pendant la saison chaude.

Mais donnez-leur une nouvelle sorte de Kölsch en plein hiver ou un Barley Wine au milieu de l’été, et ils n’hésiteront pas à y gouter. Le duo fait partie de ce que Rémy Du Berger décrit comme « des consommateurs qui ne boivent jamais la même chose et ne sont jamais comblés. »

Pour M. Lalonde, ces consommateurs minoritaires sont moins influencés par la température. « La bière est moins utilitaire pour ceux qui en sont passionnés, dit-il. C’est aussi une question de ce qu’on a envie de goûter, et dans quelles circonstances. Dans un bar avec des amis, que ce soit l’été ou l’hiver, je doute qu’il y ait une différence ».

S’il n’offre pas régulièrement de produits forts en alcool l’été, c’est parce qu’ils prennent trop de temps à produire pendant la saison très achalandée. Son Barley Wine et sa ABT, à 10 % d’alcool, offerts en décembre, ont tous deux été produits durant les temps morts, soit janvier et février.

C’est donc également une question d’offre. En plein temps des Fêtes, les microbrasseries sortent beaucoup moins de Sessions et beaucoup plus de bières de Noël bien épicées, gouteuses et foncées. « C’est la grosse période des cadeaux », souligne M. Du Berger. Comme la Messe de minuit des BDT, ce pain d’épices liquide qu’on marierait à un ragoût de bœuf salé-sucré pour un souper festif et réconfortant…