Le Paradis est à… Blainville !

Marjorie Jacobi

 

Non, pas celui dans les Basses-Laurentides. Blainville-sur-l’Eau, en Lorraine, vieille terre de bière, de l’est de la France, à une trentaine de kilomètres au sud-est de Nancy. Un petit bourg tranquille de 4000 habitants au bord de la Meurthe.

Si vous y passez, ne demandez pas le chemin de la brasserie aux gens du coin : il y a de bonnes chances qu’ils ne sachent pas… Demandez-leur plutôt où est la maison aux volets violets. Ça, ils sauront.

Fondée en 2009, la Brasserie « Le Paradis » est un exemple typique des centaines de microbrasseries nées au cours des dix dernières années en France : une brasseuse venue à la brasserie après un début de carrière dans autre domaine (l’informatique), du matériel d’occasion, un solide sens du bricolage et de la débrouillardise, et, dans le cas précis, un solide talent et un caractère trempé. Oui, parce que Le Paradis, c’est avant tout Marjorie Jacobi, petite par la taille, mais tout un personnage, que dis-je, tout un monde.

Sorcière-brassouilleuse

Du haut de son mètre-juste-pas-soixante surmonté d’une longue crinière queue-de-vache, Marjorie a un côté gouailleur avec son accent lorrain et un indéniable charisme. Une patronne un peu sorcière, qui, outre sa légendaire prédilection pour le violet, a le sens de l’expression qui tue, du raccourci rigolard et ravageur, du jeu de mots jubilatoire de débilité, et de la provocation bien dosée. A l’image d’une certaine série de sous-bocks la montrant fort peu habillée dans sa brasserie, produite en 2011 – aucun de ses amis brasseurs n’ayant voulu se prêter au jeu d’un calendrier dénudé des microbrasseurs – qui lui a valu plus d’un « mais, euh… dites… vous brassez vraiment dans cette tenue ? ». Mais bien sûr…

A l’origine baptisées du nom de sa grand-mère et des six filles de cette dernière, ses bières s’appellent maintenant aussi Larme Blanche, Fée Souaff, Branle Sapin (expression locale pour un incapable), Cognasse (au coing), Mi-Rebelle (à la mirabelle) j’en passe et des meilleures… sans oublier la légendaire Menstru’Ale (blanche acide à la framboise). Mais au-delà des jeux de mots, il faut admettre qu’il y a, depuis ses tout débuts, une patte, un sens intuitif de la construction d’une bière, un talent pour les houblonnages musclés mais en finesse, un plaisir indéniable à expérimenter avec des ingrédients inattendus… et un attachement perfectionniste à affiner les recettes et à améliorer les bières, brassin par brassin.

Petit mais chaleureux

Derrière la façade couverte de vigne vierge et l’enseigne lumineuse peinte à la main, la fameuse maison aux volets violets est en fait la maison de sa grand-mère, dont l’étage inférieur, côté nord, a été transformé pour servir de brasserie, de petit bar et de dépôt, sur une soixantaine de mètres carrés. Un mouchoir de poche. L’installation de brassage, permettant de brasser 400 à 450 litres par brassin, est constituée de tanks à lait d’occasion, d’un brûleur à gaz, de cuves de fermentation elles aussi d’occasion, de groupes froid de récupération, et de quelques outils indispensables comme un concasseur à malt ou un refroidisseur à plaques.

Le bar est ouvert… quand il est ouvert ! Mieux vaut appeler avant de débarquer, pour ne pas trouver porte close. On y boit avant tout la production maison, à la pression et en bouteilles, à laquelle s’ajoute souvent l’une ou l’autre bière d’une microbrasserie amie. Il arrive qu’un des chats de la maison s’aventure là, parmi les habitués, et les « comment que c’est, gros ? » qui accueillent chaque nouvel arrivant. C’est petit, mais il n’y a pas besoin d’être nombreux pour que l’endroit soit chaleureux.

En été, le bar déborde sur la pelouse municipale en face de la maison, les chaises et tables pliantes sortent en quelques minutes, pour de douces fins de journées à refaire le monde au soleil, une petite merveille irisée pétillant doucement dans le verre.

Bref, le Paradis est un petit miracle sans cesse renouvelé. Une preuve objective de la résilience de la tradition brassicole lorraine et française, et des nombreux talents qui s’y expriment, comme du fait que la bière en France est de moins en moins une chasse gardée masculine. C’est un esprit vrai, un peu rebelle, tendrement vachard, une passion vécue et partagée, et un cœur gros comme ça. Un lieu un peu magique, à l’image de la « sorcière-brassouilleuse créatrices de breuvages » qui l’a créé.