Bidassoa, le réveil basque

Bidassoa

Irun, première ville espagnole sur la côte Atlantique, sur la frontière française. Enfin, espagnole… on est au cœur du Pays Basque, qui s’étend de part et d’autre des Pyrénées, en France et en Espagne.

Au quotidien, Irun est surtout envahie d’automobiles françaises, de familles venues faire des courses en Espagne « parce que c’est moins cher », qui s’agglutinent sur le stationnement des centres d’achats. Mais depuis peu, Irun, et le Pays Basque, est devenue une escale pour l’amateur de bières de caractère. Un passage à la Cerveceria Boulevard, petit bar caché de façon improbable au milieu d’un lotissement résidentiel, sur une grande place piétonne, avec un jardin public à proximité, suffit à s’en rendre compte.

Malgré la crise

Là où le côté français du Pays Basque poursuit son petit bonhomme de chemin, à la française, c’est-à-dire avec une tendance aux bières douces d’inspiration belge, à quelques exceptions près, le Pays Basque espagnol est en plein boom brassicole depuis deux ans. Dans une Espagne en proie à la crise économique, la Catalogne, autour de Barcelone, avait déjà ouvert la voie, prouvant une fois de plus la résilience du modèle microbrassicole face à la récession.

Terre de cidre, et d’un cidre sec et volontiers acide, avec une touche vinaigrée, et pays d’explorateurs et de grands voyageurs, le Pays Basque espagnol s’est engouffré dans la brèche, et les microbrasseries y ont pris racine aisément, avec des références nettement plus nord-américaines que leurs sœurs côté français : Basqueland Brewing Project, Bidassoa, Drunken Bros, Falken, La Qunce, Laugar… et puis Dougalls, plus loin sur la côte, dans les Asturies et, un peu plus loin dans les terres, en Navarre, Sesma, et Naparbier, qui a déjà une solide réputation internationale.

Génies du bricolage… mais pas que !

Bidassoa, ou plutôt Bidassoa Basque Brewery (BBB) est justement à Irun. Allons-y voir. Derrière ses murs bleus, la brasserie cache un bar ouvert du jeudi au samedi, de 18 à 21 heures. L’accueil y est excellent – Cristian, le jeune responsable commercial de la brasserie, parlant de plus couramment français – et les bières aussi ! De la kölsch à l’IPA, les bières sont bien construites, les fermentations maîtrisées, même si la brasserie laisse visiblement une certaine place au bricolage. Derrière le bar, la cloison « vitrée » sur la brasserie est constituée d’une feuille de plastique souple agrafée sur une armature de lattes de bois. Elle laisse entrevoir une embouteilleuse dont les trois éléments proviennent l’un de Navarre, l’autre de France, le troisième d’Allemagne… ce dernier, le plus ancien, ayant été construit en 1975. Le fait que cette construction fonctionne à satisfaction – après ajout d’un dispositif de séchage à air comprimé fait maison – force en soi l’admiration.

Du côté de l’installation de brassage, par contre, le matériel est neuf ou presque. 10 hectolitres par brassin, des cuves cylindroconiques permettant de caser deux brassins en fermentations, et même des tanks de garde horizontaux. L’ambiance est détendue, mais très pro.

La brasserie est née à l’initiative de Carlos Arrecubieta. Enfant d’Irun, parti aux Etats-Unis après ses études en 2000, il y a découvert les microbrasseries et est rentré en 2012 dans l’idée de créer une brasserie. Ce qu’il a fait assisté d’Iñigo Pérez Muguruza, le génie de la mécanique maison, lui aussi enfant d’Irun. BBB a brassé ses premiers hectolitres en novembre 2014, et n’arrive bien sûr pas à suivre avec la demande, tant la conjoncture est favorable. Avec environ 500 hectolitres écoulés la première année, et une capacité nominale de 1200 hl/an, la marge de progression est appréciable.

Gamme en expansion

Partis avec trois bières, Kasper (Kölsch), Mugalari (Pale Ale) et Boise (IPA) – ainsi nommée en référence à la ville de l’Idaho où vit une solide communauté émigrée basque – la gamme a été élargie courant 2015 par le lancement d’une « Black Series ,» ainsi nommée car les étiquettes ont un fond noir, le fond des étiquette normales étant blanc. Pour le moment, cette gamme inclut une excellente Imperial Stout, sèche, et dangereusement buvable, ses 10,2 % d’alcool n’étant perceptibles ni au nez ni au palais, ainsi qu’une Black Saison. Annoncée comme une « interprétation libre, cette dernière est surprenante, étant épicée à la cardamome, ce qui lui donne un côté camphré très marqué. Après quelques doutes au premier abord, il faut se rendre à l’évidence : l’ensemble fonctionne admirablement, la base maltée et le profil de levure étant assez puissants pour faire face à la cardamome, une épice qui ne fait pourtant généralement pas de cadeaux. Une bière délicieusement hérétique, hors des sentiers battus, qui laisse présager de nouvelles créations intéressantes dans un futur proche.

Et c’est donc joyeux, le palais émerveillé, que l’on repart avec un carton sous le bras, en se promettant de revenir dans pas trop longtemps, question de voir comment les choses évoluent…

Bref, Bidassoa est un signe tangible que, après d’autres régions d’Espagne – un pays qui on l’oublie trop souvent, consomme, avec 68 litres par personne et par an, plus de bière que le Canada, et plus du double de la France – comme la Catalogne, le Pays Basque est en plein réveil brassicole. Avec une passion indéniable, une solide culture du goût, un certain génie de la débrouille et du bricolage, et une jolie touche de folie. La liste des régions brassicoles à visiter à travers le monde devient décidément de plus en plus longue…

PS : Merci à Estelle Durand pour sa prise de notes sur place.