la Stjørdalsøl norvégienne

Fumer de l’orge dans le noir

Stjørdalsøl norvégienne

Au 63e degré nord, dans la campagne de la région du Nord-Trøndelag en Norvège, un brasseur maison travaille encore plus fort que l’artisan moyen de chez nous pour confectionner sa bière. Il ne se contente surtout pas de brasser. Plutôt, comme le veut la tradition locale, il malte son grain lui-même, dans de petites malteries rarement plus grandes qu’un cabanon, avec des moyens rustiques qui, non contrôlés, peuvent semer la catastrophe. Et il exécute le tout dans la noirceur hivernale. Une noirceur qui domine le ciel près de 19 heures par jour à ce moment de l’année.

Il n’y a pas de fumée sans feu ?

Morten Granas, brasseur réputé de la région, appelle toujours les pompiers pour les avertir lorsqu’il fume son grain. Les longues colonnes de boucane qui émanent de sa minuscule malterie, à quelques pas de la forêt, risqueraient d’attiser la peur s’il ne demandait pas la présence des sapeurs pour rassurer le voisinage.

Bien que certains pourraient accuser M. Granas d’exagérer dans ses précautions, il ne faut pas aller bien loin pour rencontrer des malteurs-brasseurs qui ont vu leur cabane périr sous les flammes. La ferme de Håvard Beitland, trônant sur un pic rocheux non loin du village de M. Granas, a failli être la proie des flammes il y a quelques années justement par manque de souci. Leur malterie-maison, en mode fumaison, avait été laissée à elle-même quelques minutes de trop. Le feu était trop vif sous les planches de bois trouées et, bien que retenu par la frigidité hivernale, il a détruit la malterie et s’approchait dangereusement de la maison familiale. Inutile de dire que la plus récente malterie de la famille Beitland a été construite… en bas de la côte.

Une tradition du temps des Fêtes

Alors pourquoi de nombreux hommes de la région de Stjørdal risquent autant pour aller plus loin dans leur art ? Parce que la Stjørdalsøl, cette bière fumée au bois d’aulne qu’ils confectionnent chaque année, fait partie intégrante des festivités de Noël de centaines de familles. Au courant de l’année, rares sont les brasseurs à Stjørdal qui prennent le temps de faire une bière. Ces gens sont fermiers, ingénieurs, chercheurs, etc. La saison de la Stjørdalsøl leur est comparable à la saison de la chasse à l’orignal. Elle représente un rituel que l’on répète à un moment précis de l’année et ce, à chaque année, depuis des générations. Et tout comme le repas de dinde et atocas que l’on consomme ici, au Québec, à un moment bien précis de l’année, la Stjørdalsøl sort des cuves pour être servie presque uniquement lors des festivités du temps des Fêtes. Dès les fûts vidés, on nettoie la malterie et la brasserie, puis on attend patiemment que la prochaine saison de brassage revienne. Comme un pêcheur bien conscient du fait que son poisson préféré ne peut être ferré qu’une fois par année.

Une association donne espoir

Comment se fait-il que la Stjørdalsøl soit si peu connue dans l’univers brassicole ? Et comment se fait-il que même les Norvégiens d’autres régions ne semblent pas être au courant que la région de Stjørdal soit si riche en bière et en malterie traditionnelles ? Le tout s’explique surtout par le fait que ces brasseurs ne servent jamais leurs bières à l’extérieur des festivités privées. Ils brassent peut-être des centaines de litres du coup – des données non officielles que nous avons reçues chiffrent la production totale de Stjørdalsøl à 35000 litres à Noël seulement – mais tout est consommé localement, dans des foyers non accessibles aux étrangers. Et comme très peu de gens voyagent dans le temps des Fêtes dans des régions où ils n’ont pas de famille, la Stjørdalsøl a rapidement pris le chemin des oubliettes pour la population norvégienne.

Il y a quelques mois, une association de brasseurs, la Stjørdal Hjemmebryggerlaug, a été créée afin de pallier à ce problème. Après tout, il y a davantage de brasseurs de Stjørdalsøl en Norvège qu’il y a de brasseurs individuels de Rauchbier en Allemagne. Il y a même davantage de brasseurs de Stjørdalsøl dans le Nord-Trøndelag qu’il y a de brasseurs de bières de Noël en Belgique. Mais si personne n’en parle à l’extérieur de ce cercle fermé de malteurs-brasseurs, cette tradition demeurera dans le noir. Et risquerait d’être reléguée aux oubliettes… comme la première malterie de la famille Beitland.