C’est un objet omniprésent de notre quotidien et que l’on tient pour acquis. Les enseignes bornent nos rues. L’égaré se repèrera à travers une ville grâce à elles. Le commerçant donnera une couleur unique à son établissement. L’assoiffé identifiera par ces tableaux d’un genre particulier le lieu de son étanchement. Mais l’enseigne ne se résume pas à sa seule fonction commerciale. Je vous invite donc ici à une brève histoire de l’enseigne d’auberge et de taverne dans un Québec bien différent du nôtre.

Qu’est-ce qu’une enseigne et à quoi sert-elle ?

En 1768, le juriste canadien François-Joseph Cugnet propose cette définition : « Les enseignes sont des signes ou marques publics qui se mettent en quelques endroits, et qui portent pour l’ordinaire une image, pour désigner une boutique ou un magasin ». Cela peut paraitre banal, mais elle a tout de même une certaine importance, voici pourquoi.

D’abord, les enseignes constituent des points de repère dans l’environnement urbain. Marqueurs visuels dans une ville qui ne possède pas encore un système d’adresses civiques, les établissements les plus connus servent à se localiser en rapport à eux. Ça ne vous rappelle rien  ? : « Oui ! Je t’attends sur telle rue. Non ! À côté du < le nom de votre microbrasserie préférée  > ».

Ensuite, le bâti des débits de boissons de l’époque diffère peu des logements voisins. Dans une société où l’analphabétisme est vastement répandu, ces enseignes simples, souvent uniquement composées d’une image rudimentaire, permettent à la clientèle peu avisée de repérer les lieux dédiés à l’accueil. Parce qu’il identifie un bâtiment privé, comme étant l’hôte d’activités, publiques et commerciales, les autorités sont plus à même de surveiller et d’encadrer ces espaces.

Le tableau encadrant

C’est l’ordonnance de l’Intendant Claude-Thomas Dupuy du 22 novembre 1726 qui, d’après une pratique déjà bien répandue en France métropolitaine, institue l’obligation pour les cabaretiers à « pendre à leur porte une Enseigne ou Tableau [c.-à-d. une composition] avec Bouchons & verdure ». Un « Bouchon » désigne ici un rameau de verdure persistante, au Canada le plus souvent constitué de branches de pin ou d’épinette. Les auberges, c’est-à-dire les établissements où l’on offre le gite et le couvert, sont tenues d’accrocher un tableau peint.

Sous le Régime français l’enseigne tient lieu de permis. Les tenanciers pouvaient être poursuivis en justice à ce seul motif. C’est ce qu’illustre le cas du cabaretier et maçon Augustin Laviolette. Le 7 mai 1754, le pauvre homme qui compare par son épouse est accusé par le procureur du roi d’avoir vendu de l’alcool sans enseigne. Madame Laviolette – il n’était pas rare en ce temps que la femme d’un ménage tienne un débit de boisson alors que le mari exerce un autre métier – soutient que c’est le vent qui l’a fait tomber. Cela ne suffit pas. Le Prévôt le condamne à 10 livres d’amende au bénéfice de l’Hôpital Général de Québec et lui ordonne de poser une enseigne à sa porte.

À quoi ressemble-t-elle ?

En Europe, les enseignes sont le plus souvent accrochées à la façade, en saillie au-dessus des étroites rues. Elles entravent souvent la circulation des attelages. Des règlements sont alors adoptés pour qu’elle soit apposée à plat sur les devantures. Ces règlements, nous dit Cugnet, sont transposés dans la colonie française.

Alors qu’en France à la fin du 18e siècle, en particulier à Paris, ces enseignes grandioses de fer forgé ou peint par des maîtres contribuent au prestige de la ville, à Québec ou Montréal, aucun exemplaire, aucune représentation ni description, ne permet de juger de leur qualité artistique. Seul moins d’une dizaine de noms d’auberge et de cabaret datant de 1668 à 1751 – La ville de Larochelle ; Aux Trois-Pigeons ; Le Lion d’Or ; Le Roi David – ont été conservé dans les documents.

Pour le Régime britannique, le portrait est plus détaillé. Pour le 18e siècle, seules les licences sur lesquelles on inscrivait parfois le nom nous sont accessibles. En voici quelques-uns pour Québec en 1769 : La Croix Blanche, The Bunch of Grapes ; The Parrot; Turkey Cock ; The Highlander; The Mermaid; The Table ; The Bottle; The Bowl ; The Fighting Cock; The King’s Head. Il faudra attendre au moins les années 1820-30 pour que les enseignes prennent un certain panache comme celle du Neptune Inn peinte par James Pattison Cockburn, qui n’est rien d’autre que la proue sculptée d’un navire échoué sur l’île d’Orléans.

Donc, oubliez la scène sur l’enseigne grinçante sous le vent par un temps orageux. L’histoire et le cinéma, ce n’est pas la même chose !

À lire pour en savoir plus :

  • Antoine Dumas, « Enseigne nouvelle à la mode ancienne », Vie des Arts, n° 51, 1968, p. 36-41.
  • Jean Trudel « À propos de la statue de Wolfe », Vie des Arts, n° 59, 1970, p. 34-37
  • Mathieu Perron, Le « Parlement du peuple » : enjeux politiques et sociaux des tavernes, auberges et coffeehouses du district de Québec (1759-1775), mémoire de maitrise, Université de Sherbrooke, 2014.