La fin des manchons rétractables des canettes?

canette

Les brasseries utilisent depuis quelques années des manchons rétractables sur leurs canettes, communément appelés sleeves, comme solution accessible pour leurs petites productions. Mais cette pellicule n’est pas conforme aux règlements de Recyc-Québec, et les microbrasseries l’apprennent à leurs dépens.

L’équipe de la microbrasserie À la Fût a fait le calcul : si elle achète le minimum de canettes imprimées requis par les fournisseurs, pour leurs quatorze sortes de bières, elle aurait un inventaire pour 17 ans. « C’est irréaliste d’entreposer autant de canettes. C’est l’équivalent de sept semi-remorques », s’exclame Francis Foley, cofondateur de la microbrasserie de Saint-Tite, qui a vendu 125 000 canettes en 2015, toutes catégories confondues.

C’est pourquoi, pour mettre leurs canettes sur le marché au début de 2014, lui et ses collègues ont opté pour les manchons rétractables (sleeves), qui ne nécessitent pas de minimum par commande.

Sauf que Recyc-Québec leur a envoyé en novembre un avis pour le non-respect de l’entente sur la consignation, la récupération et le recyclage des contenants à remplissage unique de bière (CRU). Celle-ci exige qu’une même matière représente 99 % du poids du contenant et que, s’il s’agit d’une canette, elle ne comporte pas de partie détachable, en l’occurrence les manchons.

Comme la microbrasserie À la Fût, d’autres ont reçu l’avis, dont Farnham Ale & Lager et La Voie Maltée pour leurs brassins spéciaux.

Depuis l’automne dernier, cette clause de l’entente soulève une inquiétude auprès des microbrasseurs qui utilisent la technologie des manchons rétractables. La plupart ont une production beaucoup trop petite pour commander des canettes imprimées. Difficile aussi de se tourner vers la bouteille, alors que les infrastructures de canettes sont déjà en place. Un délire qui dure depuis environ six mois.

Les utilisateurs de manchons ont jusqu’au 31 décembre pour retirer leurs canettes du marché, leur a prévenu Recyc-Québec.

La raison derrière ce règlement n’est pas environnementale, mais financière. « Cette pellicule n’est pas nocive en soi, mais les quantités de plastique qui se retrouvent dans les ballots d’aluminium ont pour effet de diminuer la qualité de la matière pour les conditionneurs, ce qui implique une baisse des revenus », a-t-on expliqué à l’organisme gouvernemental.

De son côté, l’Association des microbrasseries du Québec (AMBQ) souhaite relancer les négociations pour que l’entente soit adaptée à leurs besoins. « En ce moment, elle ne l’est pas. Et il n’y a rien qui bouge », s’impatiente Francis Foley, membre du CA de l’AMBQ. « Ce n’est pas le coût par canette le problème, mais la quantité minimum exigée pour placer une commande », ajoute-t-il.

Ce minimum exigé par les fournisseurs de canettes imprimées est de 25 palettes par design, pour un total qui varie entre 204 225 canettes de 355 ml et 155 600 canettes de 473 ml. Une norme de l’industrie qui est monopolisée par les compagnies américaines Crown Beverage Packaging et Ball Corporation, fournisseurs des Pepsi de ce monde.

« C’est très difficile de produire de petites quantités dans un processus manufacturier, explique Ron Skotleski, directeur marketing de Crown Beverage Packaging. Chaque fois que nous changeons de produit, nous devons fermer la ligne de production, programmer le graphique du client, puis rallumer la ligne. Donc, lorsqu’on a des centaines de petits clients, on a trop de temps d’arrêt. »

En d’autres termes, ce n’est ni rentable ni efficace pour ces compagnies d’arrêter l’impression de Coca-Cola pour une commande de quelques canettes. « Quand les petites micros appellent, elles ne sont pas sur le dessus de la pile », lance Alexandre Jacob, copropriétaire de Farnham Ale & Lager.

Le conflit semble moins grave pour cette microbrasserie qui n’utilise les manchons que pour les brassins spéciaux. « La micro va bien et on pourra se permettre d’éventuellement entreposer les canettes imprimées pour ces brassins, explique Jean Gadoua, copropriétaire de la microbrasserie. Mais je pense aux petits qui débutent, qui vivent encore d’amour et d’eau fraiche, et rêvent de canettes… et bien, ils ne pourront pas. »

Bien au courant de ce dilemme, certains producteurs de manchons rétractables mettent la main à la pâte pour trouver des solutions. « La loi sur la consigne freine notre expansion au sein du marché québécois », explique Marie-Anne Nantel, directrice de comptes chez SGS International, qui dessert tout le Canada depuis cinq ans. La demande québécoise augmente tranquillement depuis deux ou trois ans.

Canettes imprimées

Bien que la canette représente un défi, certaines microbrasseries s’obstinent à vouloir l’utiliser, au lieu de la bouteille qui, elle, est plus facile d’accès.

Pour Vox Populi, la canette était de mise pour leurs produits houblonnés. « La bière reste à l’abri de la lumière, explique Étienne Turcotte, brasseur-propriétaire de la microbrasserie. Et le format est flexible pour les déplacements. » Pierre Lessard-Blais, copropriétaire de L’Espace public, à Montréal, ajoute le côté esthétique et populaire du contenant. « C’est beau, simple et de plus en plus accepté comme un produit de qualité. »

Tous deux utilisent des canettes imprimées depuis le début de leurs opérations il y a quelques mois. Et chacun envisage de brasser en 2016 quelque mille hectolitres. C’est notamment grâce à la brasserie & distillerie Oshlag de Montréal – où ils brassent – qu’ils peuvent se permettre ce luxe. Non seulement a-t-elle la capacité d’entreposage, mais aussi offre-t-elle une porte d’entrée chez le fournisseur Rexam PLC, récemment acquis par Ball Corporation, qui permet une commande minimum de douze palettes moyennant une surcharge d’environ 1500 $.

« C’est sûr qu’on se paye la Cadillac de la canette, parce que ça demande un gros investissement. Mais on a la paix d’esprit et un très beau produit sur les tablettes, souligne Pierre Lessard-Blais. Et comparé aux sleeves, on n’a pas de problème d’étiquettes mal placées. »

Pierre Lessard-Blais et Étienne Turcotte sont d’accord pour dire que s’ils pouvaient choisir, ils ne commanderaient que la quantité nécessaire. Mais ce n’est pas la réalité du marché, et ils le savent très bien.

Avoir un fournisseur local de canettes imprimées semblerait la solution idéale pour l’échelle de production des microbrasseries québécoises. « Comme au Saguenay, qui est reconnu pour sa production d’aluminium, ajoute Pierre Lessard-Blais. Et ce serait sûrement plus environnemental. »

Qu’est-ce qu’un manchon rétractable?

Marie-Anne Nantel de SGS International nous explique : C’est une pellicule thermo sensible qui, lorsque chauffée, se rétracte et vient épouser la forme du contenant. Le poids peut varier selon l’épaisseur du matériel et le format du contenant. On retrouve ces manchons sur plusieurs contenants alimentaires, comme les bouteilles de boissons gazeuses.