L’évolution de l’industrie du houblon au Québec

Houblon
Photo Houblonnière Lupuline

Bières et plaisirs m’a mandaté pour décortiquer la filière du houblon québécois. Dans le cadre de ce deuxième article, nous dresserons le portrait actuel de l’industrie. Commençons par un retour en arrière afin d’apprécier pleinement les plus récentes avancées!

Coup d’œil sur l’histoire

Les historiens comme Catherine Ferland ont confirmé la présence de champs de houblon sur notre territoire dès l’époque de la Nouvelle-France. Du 17e au 19e siècle, les houblonnières suivent le développement de l’industrie brassicole. Un bulletin publié en 1948 par le ministère de l’Agriculture fait état des niveaux « remarquables » atteints par la filière québécoise dans les années 1890. Toutefois, ce même document mentionne que la culture aurait disparu du Québec au début du 20e siècle en raison de facteurs techniques et économiques.

Si l’industrie locale était si florissante à la fin du 19siècle, pourquoi la production de houblon a-t-elle ensuite migré vers les états de l’Oregon et de Washington? Les explications écrites sont rares, mais la tradition orale fait état de défis agronomiques grandissants. L’incidence de maladies comme le mildiou et l’oïdium du houblon était en hausse au tournant des années 1900. Or, les outils phytosanitaires et les variétés disponibles n’étaient pas très efficaces pour contrer ces pathogènes. En contrepartie, le climat semi-désertique des vallées du Nord-Ouest Pacifique américain se prêtait beaucoup moins à l’essor de ces maladies. On dit aussi que les houblonnières du Québec ont peiné à s’ajuster aux besoins des brasseries, en constante expansion. Ces dernières se seraient donc tournées vers les grands joueurs américains pour simplifier leur approvisionnement. Finalement, il semble que l’industrie québécoise du houblon, alors concentrée en Montérégie-Ouest, aura été victime d’un manque de main-d’œuvre. On raconte qu’à cette époque, les travailleurs désertaient les champs pour travailler dans les usines de la région.

Il serait faux de croire que le houblon a été complètement rayé de la carte au 20e siècle. Toutefois, les rares entrepreneurs qui ont cultivé la pépite verte à cette période se sont butés à un manque de soutien technique et financier. En conséquence, la production était inefficace et peu rentable.

Une industrie à plat rejaillit de ses cendres

Au milieu des années 2000, plusieurs facteurs viennent bouleverser la donne. L’Association des Microbrasseries du Québec (AMBQ) prend du galon et se dote d’un plan d’action visant, entre autres, à consommer davantage d’intrants locaux. Cette période est faste pour l’AMBQ : le nombre de brasseries ne cesse d’augmenter et la bière artisanale jouit d’une popularité croissante.

En parallèle à la consolidation de l’industrie, un événement marquant catalyse l’émergence du houblon québécois. En 2007-2008, le monde brassicole est frappé par une pénurie internationale de houblon. Plusieurs brasseurs sont appelés à payer significativement plus cher pour leur épice favorite. En outre, certaines variétés sont en rupture de stock et plusieurs brasseurs doivent ajuster leur production. C’est l’élément déclencheur : les producteurs agricoles constatent l’opportunité de se lancer dans cette culture en demande.

Aujourd’hui, la grande pénurie de houblon est bel et bien terminée. Ceci dit, la demande en houblon est en croissance au Québec comme ailleurs. Depuis une dizaine d’années, l’essor de la bière artisanale a largement été soutenu par la popularité des interprétations américaines de IPA. Il suffit de regarder les chiffres de la Brewers Association pour constater l’importance que le houblon revêt pour l’industrie brassicole contemporaine. Selon cette organisation, les IPA représentaient environ 8 % des ventes de microbrasseries aux États-Unis en 2008, contre 27 % en 2015.

Au cours de cette période, les microbrasseurs américains ont fait bondir leur production d’IPA d’environ 900  000 à 7 000  000 d’hectolitres! Cette tendance aux bières houblonnées créée une demande et elle aura permis de renforcer l’industrie du houblon aux États-Unis. En conséquence, les prix sont légèrement à la hausse et certaines variétés se font rares sur les marchés. C’est donc dans une volonté de saisir une occasion d’affaires que plusieurs houblonnières sont récemment nées dans l’Est du Canada et dans le Nord-Est des États-Unis.

L’état des lieux

L’industrie québécoise est aujourd’hui florissante, avec une trentaine de houblonnières en activité. Plusieurs sont indépendantes alors que d’autres font partie d’un des trois regroupements de producteurs. Chaque regroupement possède sa propre raison d’être : Co-Hops et Houblon.Québec se concentrent entre autres sur la mise en marché, tandis que la Coopérative de Solidarité Houblon Pontiac (CSHP) mise sur le partage d’équipements spécialisés.

Selon mes plus récentes estimations, environ 40 tonnes de houblon seront produites sur plus de 48 hectares en 2016. Bien sûr, nos agriculteurs ne peuvent exploiter certaines variétés protégées comme Citra®, mais la récolte de 2016 pourrait combler la demande locale pour plusieurs variétés d’origine américaine. En d’autres termes, nous approchons du moment où le Québec sera autosuffisant en variétés comme Cascade, Chinook et Willamette!

Au-delà du rendement, mentionnons que la qualité du produit local est de plus en plus reconnue et appréciée. Plusieurs brasseurs ont adopté le houblon québécois, dont la qualité est souvent supérieure à celle de produits importés. Certains indicateurs de qualité, comme la teneur en acides alpha et en huiles essentielles, donnent fréquemment l’avantage au produit local. Force est de constater que les résultats sont au rendez-vous et que l’expertise agronomique nourrit efficacement l’industrie. Celle-ci a définitivement réalisé des avancées majeures au cours des huit dernières années.

La filière consolidée par une mobilisation dynamique

La filière québécoise est avant tout supportée par le travail engagé des agriculteurs, qui n’hésitent pas à innover. Par exemple, Houblon.Québec propose aujourd’hui son QCascadeMC, un assemblage de Cascade cultivé par ses membres. Ce faisant, les producteurs normalisent la production tout en facilitant la commercialisation. De son côté, la CSHP vient d’investir plus de 400 000 $ dans son centre de transformation du houblon. Les technologies de pointe mises en place permettent dorénavant de granuler le houblon dans les règles de l’art.

Entraînés par le dynamisme des producteurs, divers intervenants œuvrent en recherche et développement. Par exemple, une équipe menée par l’Université Laval a récemment étudié le potentiel nutraceutique du houblon. En outre, je collabore actuellement avec l’Institut de recherche en biologie végétale de l’Université de Montréal, Agrinova et plusieurs houblonnières dans le cadre de différents projets de R&D. Parmi les autres initiatives séduisantes qui émergent, on note Montréal Houblonnière, qui a distribué plus de 1 000 plants dans la métropole. Ce projet de verdissement urbain permettra aux brasseurs montréalais de mettre en valeur le houblon local lors des festivités du 375e anniversaire de la ville.

Ce survol des activités qui animent la filière fait nettement ressortir une forte tendance : le houblon attise les passions et sa culture contribue à l’émancipation du mouvement microbrassicole!

Julien Venne est un agronome indépendant. Depuis 2008, il effectue des travaux de recherche et offre des services-conseils aux producteurs de houblon de l’Est du Canada. www.julienvenne.com