Tabac et terrasse : une longue histoire en quelques bouffées

Il fût un temps...

Photo Cornelius Krieghoff
Photo Cornelius Krieghoff, Wikimedia Commons

Bière, terrasse et tabac : une association qui depuis mai de cette année est maintenant révolue. Déjà en 2006, alors que la fée nicotine avait su m’envouter, l’État bannit la fumette de la plupart des espaces publics. Fumer et boire constituent un plaisir que les colons européens ainsi que leurs descendants ont adopté avec enthousiasme. Voici une brève histoire québécoise d’un vice difficile à quitter.

Une culture qui s’implante

Les colons français qui s’établissent au Canada au 17e siècle sont déjà des fumeurs avertis. En 1550, les conquérants ibériques introduisent le tabac en Europe. L’ambassadeur de France au Portugal, Jean Nicot – nicotine, oui ça vient de là – contribue grandement à populariser le pétun dans les cercles aisés de la société française. Au 18e siècle, les habitants s’accrochent fermement à leur lot de terre concédé par leur seigneur. On sème bien du tabac local, le nicotiana rustica, cultivé traditionnellement par les Amérindiens de la région des Grands Lacs. C’est néanmoins la variété des colonies antillaises, nicotinia tabacum, que l’on apprécie le mieux. Tout le monde en consomme, mais pas de la même manière.

Fumer en dedans, au-dehors et à tout âge

Si la consommation du tabac est banale, elle demeure un vice. L’Intendant Claude-Thomas Dupuis émet une ordonnance en novembre 1726. On défend les cabaretiers de laisser jouer aux dés ou aux cartes, de tolérer les jurons et blasphèmes et… de laisser fumer sous peine d’une amende de 10 livres tournois par fumeur. Les récits des voyageurs indiquent souvent que l’on fume à l’intérieur des auberges et des tavernes. Les femmes de l’élite et le clergé favorisent le tabac à priser – c’est-à-dire réduit en poudre et « sniffé » – plus discret et moins importun pour autrui. Les gens du commun utilisent la pipe d’argile importée ou en fabriquent à partir de pierres rouges, modelés à l’amérindienne. Plusieurs témoignages de voyageurs européens attestent que les Canadiens commencent à fumer dès le plus bas âge. Le naturaliste suédois Pehr Kalm écrit en septembre 1749 : « On voit des gamins de dix à douze ans courir les rues, la pipe à la bouche, imitant l’exemple de leurs ainés ». En 1775, l’officier britannique Thomas Anburey décrit une scène similaire. Dans une famille nombreuse, tous les mâles « […] from the youngest up to the father, they all smoked; nay, one of three years old had a pipe in his mouth ». Jusqu’à la toute fin du 18e siècle, la pipe et le tabac à priser dominent.

 Un bon vieux « segar »

En 1796, l’acteur et acrobate américain, John Durang, en tournée au Bas-Canada avec le cirque Ricketts, décrit une soirée chez un capitaine de milice canadien : « After we eat, we smok’d segars wich excited their curiosity still more, as they only smoke short pipes of about two inches long. We presented the Captain with one, who smoked very aukward to the great diversion of the family. » Le tabac roulé en cigare, mode de consommation traditionnelle des Amérindiens du Brésil et de la Caraïbe, devient au cours du XIXe siècle un produit de distinction pour les bourgeois anglophones et francophones.

Se distinguer

Dans les années 1880-1890, Montréal s’industrialise. Les manufacturiers de tabac emploient une main-d’œuvre locale peu dispendieuse, mais n’utilisent que des feuilles importées. Le cigare, consommé presque exclusivement par des hommes, constitue un produit qui permet d’affirmer son statut social. Le choix et l’habileté – acquise à grands frais – de pouvoir déterminer un bon tabac deviennent une « habileté » par laquelle les vieilles fortunes se distinguent de la populace et des nouveaux riches. Plusieurs Canadiens français continuent à bourrer leur pipe de tabac du terroir. De fait, autant les élites bourgeoises anglophones que francophones, lèvent le nez sur le produit du cru. Même le nationaliste Henri Bourrassa trouve le « tabac canayen » de qualité médiocre et son odeur répugnante.

Un parfum de désuétude

Je saute le 20e et le 21e siècle, dont les retentissements – incluant l’apparition de la damnée vapoteuse – sont bien connus. Disons que maintenant, une pléthore d’études confirme que les arômes nauséabonds embaument surtout l’air d’un parfum cancérigène. Le discours hygiéniste sur la consommation de la nicotine est désormais suffisamment entendu. Le tabac est un poison qui engendre d’énormes coûts sociaux. Son élimination sous toutes ses formes de l’espace public est largement acceptée. Cela dit, la terrasse, la bière et la bonne compagnie demeurent. Cette coutume-là, je suis loin de vouloir l’écraser!

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