Conditionné au cask (deuxième partie)

Denver Cask

Difficile d’oublier ma première présence à Denver avec des turbulences aussi enrobantes. C’est le jour de Noël 2014, les conditions routières sont, au mieux, chaotiques et notre Kia Soul pleine à ras bord regarde d’un oeil inquiet les SUV immatriculés « Colorado » optant pour le clos à tour de rôle. À l’extérieur, les grands vents balaient tout sur leur passage et à l’intérieur, c’est un curieux silence, principalement généré par une baladodiffusion glauquement réaliste qui nous plonge dans la tête d’un autiste. Vraiment tous les éléments pour nous préparer à une casse imminente. Même si à un certain moment, on n’y croyait presque plus, nous avons fini par mettre les pieds dans la ville. Une réception enneigée et « enpintée »  comme il se doit nous attendait.

Hogshead Brewery

Notre première visite à Hogshead avait le même givrage tempétueux que la route pour s’y rendre. L’endroit était surpeuplé, la clientèle était lourde, excitée et notre voisin de pinte avait la langue aussi peu liée que pertinente. Voyez-vous, selon lui, tout roadtrip qui se respecte passe par le camouflage d’un 40 oz de vodka pour consommation au volant; ses précieux conseils incluaient quel type de chaîne de restauration rapide offre les meilleurs contenants pour ledit camouflage. Une (trop) longue conversation finalement interrompue par l’acclamation générale d’un nouvel arrivant assoiffé, interpellé par la police parce que venu de chez lui en motoneige.

Seulement là, nous avons pu saisir les exploits céréaliers inscrits à l’ardoise. À notre deuxième passage en mai dernier, nous l’avons pris différemment, à coup de revisitation après revisitation pour mieux cerner la bête. Et laisser la bête nous cerner.

Voici quelques unes des proies de choix : Gilpin Black Gold, un Porter anisé roulé dans une feuille de tabac qui ne laisse rien ébranler sa texture parfaite. L’équilibre acidité, sècheresse et sucrosité a de quoi laisser « pintois ». Chin Wag ESB avec sa caramélisation profonde et sa membrane herbacée friable. Inutile de parler de la texture, c’est un mode de vie ici. Ella Ordinary Bitter avec ses esters fruités jusqu’à la limite et la clarté de ses saveurs. Vous pouvez ajouter à ça une palette intéressante de bières plus costaudes comme Divine Right Imperial Stout, Lovibond XXX 1865 Mild ou Window Licker Barleywine. J’irais jusqu’à dire que de choisir à l’aveugle chez Hogshead, c’est une avenue éclairée.

Brewers Union Local 180

Les habitants d’Oakridge (Oregon) n’ont rien à envier à ceux de Van Nuys (Californie) ou de Denver (Colorado) en ce qui concerne l’accès à un vrai public house anglais. Pour s’y rendre, il est probable que vous serez agréablement coincés, par l’entremise de la OR-58, entre deux des plus intimidantes forêts aux États-Unis, Willamette et Umpqua National Forest.

Si la pluie et le brouillard emballent le tout, aucune chance que vous n’oubliiez ce moment. Ce qui est d’autant plus brutal, c’est qu’une fois à la brasserie, vous serez confrontés à l’excellence des concoctions maisons. Trois des quatre bières offertes en cask se retrouvent, sans équivoque, dans mon top 10 parmi celles évoqués dans mes deux derniers articles consacrés aux styles anglais. Whitby Jet Porter, ce torrent vanillé et chocolaté qui se termine en sécheresse tendre. Wotcha Bitter, cette pièce céréalière impeccable et doucement gazonnée avec un coup de grâce signé Nelson et Calypso.

Finalement, Jaws of Borrowdale, cette Mild déguisée en pain grillé qui surprend avec son bouquet fermier qui évoque l’écurie. Un chef d’œuvre qui a suscité la fascination le moment qu’on a posé les pieds dans cet endroit puissamment charismatique. Gardez-vous de la place pour la cuisine, elle est plutôt dans le ton et n’a pas tendance à décevoir. Je n’avais pas encore repris le volant que j’étais déjà nostalgique.

Machine House Brewing

Située dans Georgetown, un vieux quartier industriel de Seattle, cette brasserie se tient debout autant au niveau architectural que celui de son ardoise. Les styles classiques anglais y sont rigoureusement offerts mais quelques dérapes imaginatives comme Dandelion Pale Ale ou Smoked Orange Pale s’y glissent sans trop faire de bruit. Si vous parcourez les options bar et restaurants de Seattle, très possible que vous y croiserez la Mosaic Pale Ale. Elle peut, à elle seule, vous forcer les jambes à vous rendre dans Georgetown avant que la gentrification n’y arrache les dernières briques fondatrices. Profitez-en aussi pour alourdir vos déplacements avec une visite chez Full Throttle Bottles tout juste en face.

Santiam Brewing

L’Oregon pourrait facilement se contenter de Brewers Union Local 180 et de ses quatres hand pump sur son territoire compte tenu que plusieurs états ou provinces n’ont pas cette chance. Mais non, quatre ce n’est pas suffisant, et je suis plutôt d’accord. L’offre et l’effort créatif dépassent un peu la demande dans ce local d’un quartier industriel de Salem. Les brassins plus traditionnels sont assez réussis mais c’est surtout ceux à l’extérieur du cadre anglais qui ont fait réagir mes muscles faciaux. Infiltrator, Lacey Lady et Ecotopia du côté des West Coast IPA avec un fort accent eau de rose. Pour des expériences barriquées conçues avec vigilance,  Union Pinot Porter, Wine BA Maibock mais surtout Pirate, ce stout enveloppé d’une barrique de rhum provenant de la distillerie Rogue.

En espérant que ces Public House se reproduisent suffisamment pour écrire une troisième partie. En attendant, je peux toujours compter sur mon voisin New English Brewing et son aguichante Pale Ale, toujours en cask, à la brasserie. Son petit nom? Pure & Simple, comme la nature de cette quête des styles anglais à travers l’Amérique.