Le culte du pub, révolu?

L’IRLANDE ET SES PUBS

Pub
Photo Valerie R. Carbonneau

Récession, émigration, lois renforcées contre le tabac et la conduite en état d’ébriété… on peut toujours chercher des coupables, il reste que l’Irlande a été durement touchée par des difficultés économiques depuis le krach de 2008. Surtout, il ne faudrait pas oublier que le pays était plongé dans une guerre sans merci pendant 40 ans avant que subsiste enfin une trêve pour la paix, vers l’an 2000… pourtant, cela n’a jamais empêché plusieurs Irlandais de rester fidèles à leur Guinness quotidienne et de s’accoster au pub du coin.

Bien entendu, plusieurs pubs tout comme nombre de commerces ont dû fermer leurs portes ces dernières années. Car, qui dit récession dit coupe dans les budgets, y compris la bière. Même en Irlande. Aussi, le fait que l’alcool soit abordable dans les supermarchés depuis qu’on a retiré, en 2006, l’interdiction de lui accorder des rabais explique sûrement des choses. D’ailleurs, dans un article paru cet été sur le site VoxEurop.eu intitulé La culture pub touche à sa fin, on cite une enquête effectuée pour le compte de la Drinks Industry Group of Ireland (DIGI)

« il y a dix ans, près de 80 % des alcools étaient vendus dans les pubs. Aujourd’hui, ils ne représentent plus que moins de la moitié de l’ensemble des ventes. » – DIGI

Cela dit, les Irlandais ont beau demeurer de bons consommateurs de bière, ils le feraient aujourd’hui plus souvent à la maison que dans des établissements comme autrefois.

Notre séjour en Irlande s’est étalé sur sept jours à commencer par deux journées à Dublin où Canny, notre jeune hôte, s’est empressée de nous proposer des endroits où boire et manger. Sa première suggestion : s’arrêter au Brazen Head, le plus vieux pub de l’Irlande, datant de 1198, situé non loin de son appartement. J’en ai d’ailleurs profité pour lui demander de me dépeindre la situation des pubs en Irlande. « Les plus jeunes optent souvent pour finir leurs soirées dans les bars à vin, places à cocktails ou discothèques, sans pour autant délaisser les pubs. D’ailleurs, ces endroits ne sont pas si nombreux à Dublin », partage celle qui voyage beaucoup dans le monde, ne niant pas que le pays connaisse une forte émigration des jeunes qui s’envolent à l’étranger soit pour les études ou pour trouver du boulot. Qu’importe l’âge, la culture pub reste selon elle bien collée à la réalité irlandaise.

Contemporaine, mais traditionnelle

Même s’il est vrai que dans des villes comme Dublin et Belfast, les options de sorties fusent, le pub, cette véritable institution où l’on vous sert un irish stew accompagné d’une pinte de Guinness sur fond de musique irlandaise traditionnelle live est toujours au centre des coutumes. Attention, ça peut être lourd… autant pour l’estomac que pour les oreilles! Sachez d’ailleurs qu’il n’y a pas d’heure pour avaler une Guinness; elle accompagne tout aussi bien un fish n’ chips qu’un full irish breakfast avec ses œufs graisseux, son back bacon et le fameux soda bread.

Car, ici, l’omniprésence de la Guinness n’est pas un mythe; les panneaux publicitaires nous le rappellent à chaque coin de rue! Un arrêt obligatoire au Long Hall, à Dublin, le pub préféré de Bruce Springsteen à en croire notre guide lors d’un circuit touristique en bus, là où le célèbre chef américain Anthony Bourdain s’est aussi arrêté dernièrement pour y savourer la Guinness « la mieux versée au pays », a donné lieu à une discussion sur l’intérêt des Irlandais pour les boissons artisanales avec le barman, un professionnel à cravate noire sur fond de chemise blanche classique.

En effet, en Irlande comme ailleurs, les micros artisanales gagnent en popularité. Triste constat toutefois : vous ne les trouverez pas en pompe au bar parmi les fûts classiques et pas toujours non plus en version bouteille dans les frigos. Et le Long Hall ne fait pas exception. Or, le phénomène des microdistilleries gagne aussi en popularité en Irlande; 14 nouveaux gins auraient vu le jour en un an seulement, partageait notre interlocuteur, en servant un deuxième verre de gin Gunpowder à mon amie qui préfère cette eau-de-vie au traditionnel whiskey.

« Quel est le remède à toute maladie? », demandait d’ailleurs le guide sur l’autobus, alors qu’on était en route vers le St Jame’s Gate, où est brassée la bière sacrée… « Guinness », rétorque-t-il, en ajoutant que personne à Dublin n’est alcoolique. Guinness d’ailleurs, qui ouvrait elle aussi ses horizons et lançait en 2015 dans le cadre de son « Brewers Project », qui permet aux brasseurs de créer de nouvelles recettes à partir d’anciennes, la Hop House 13 Lager, qui s’aligne désormais souvent, avec leur immortelle Stout, aux côtés des Budweiser, Smithwicks, Harp, Heineken, Carlsberg et parfois Coors Light, lesquelles composent la majorité des lignes de fûts des pubs partout au pays.

Tout au long du périple, la curiosité nous poussait à scruter le contenu des frigos des pubs. Que ce soit à Killarney, où on s’est assises pour déguster notre premier irish stew précédé d’un succulent clam chowder; sur la magnifique Wild Atlantic Way, où l’on s’arrêtait pour une pause dans un pub de Westport dont le frigo était garni de bières artisanales du coin; dans les pubs vivants de Galway; chez Hargadon Bros, à Sligo, où la carte des gins – au grand bonheur de l’amie – est aussi élaborée que celle des bières artisanales qui accompagnent un burger délicieux pour quelques Euros.

Ou chez McHugh’s, à Belfast, autre institution hautement respectée et abritée dans le plus ancien édifice de Belfast (1711)… tous des endroits classiques, souvent sombres, pas toujours bondés ni attirants, mais qui disposent dans l’ensemble d’une petite variété de bières artisanales en bouteille et surtout, où l’ambiance est certainement conviviale… qu’on aime le son du violon et de la harpe celtique ou pas.