Le houblon québécois : naviguer entre défis et opportunités

HOUBLONNIÈRES DU QUÉBEC

Houblon
Photo Houblon des jarrets noirs

En lisant les deux numéros précédents de Bières et plaisirs, vous aurez compris que la filière du houblon québécois est sur une lancée. L’industrie possède d’excellentes assises et nos producteurs se tournent vers l’avenir. Portrait de ce qui nous attend.

Des défis à relever

Plusieurs grands enjeux doivent être abordés pour faciliter le développement de la filière. Par exemple, l’industrie québécoise doit se positionner dans un environnement compétitif où l’offre mondiale de houblon est en croissance, notamment pour les variétés aromatiques américaines.

Ce dernier détail est important puisque ce sont surtout ces variétés qui sont exploitées chez nous. Nos agriculteurs doivent donc être très rigoureux dans la gestion de leur entreprise afin de maximiser leur efficacité technico-économique. L’objectif est ici de demeurer concurrentiel face à des producteurs américains et européens qui cultivent de vastes superficies, réalisant ainsi d’importantes économies d’échelles. Par ailleurs, les producteurs locaux doivent établir des liens de confiance forts avec les brasseurs québécois. Cette dynamique passe nécessairement par un produit d’une qualité exemplaire.

En Amérique du Nord, la culture du houblon est un univers complexe en pleine transformation. Bien entendu, cette évolution rapide s’explique par l’essor du marché microbrassicole aux États-Unis et au Canada. Ainsi, l’effervescence de la scène brassicole mène à de multiples tendances qui varient d’une année à l’autre.

En 2016 par exemple, nous avons pu constater que l’offre de bières sûres a littéralement explosé au Québec! Bien que cette diversité fasse le bonheur de nos papilles, elle peut compliquer la vie des agriculteurs. En effet, l’apparition de nouvelles tendances se traduit par une variabilité dans la demande pour certaines variétés de houblon. Or, bien rusé celui qui pourrait prédire quels styles de bières et quels houblons seront à la mode dans 5 ou 10 ans! Dans un tel contexte, il peut s’avérer difficile pour un agriculteur de prendre une décision sur le choix des cultivars à implanter au champ. On parle ici d’un enjeu considérable puisque l’on doit attendre deux ou trois ans avant d’avoir une récolte optimum.

Des solutions aux principaux défis

Afin de consolider l’efficience technique de leur entreprise, les producteurs doivent maximiser les rendements et optimiser la qualité de leurs produits, tout en diminuant les coûts de production. Sur le terrain, on remarque actuellement que les agriculteurs acquièrent de plus en plus d’expérience et d’équipements pour répondre à ces trois grands objectifs. Par exemple, la majorité d’entre eux sont aujourd’hui bien outillés pour répondre aux problématiques phytosanitaires. On constate également que les infrastructures disponibles pour la récolte et la transformation du houblon sont beaucoup plus adéquates qu’il y a quelques années. Plusieurs entreprises ont ainsi graduellement augmenté leurs superficies en culture de manière à justifier l’achat de certains équipements spécialisés.

Les succès futurs du houblon québécois reposent également sur la consolidation de l’industrie. Celle-ci passera d’abord et avant tout par un dialogue entre les entreprises afin de faire progresser des intérêts communs. En ce sens, on commence à envisager une association de producteurs qui rassemblerait les différentes coopératives et les producteurs indépendants sous une même bannière. Ce faisant, on s’inspirerait de tous les grands pays producteurs de houblon, qui sont tous dotés d’associations domestiques.

Une éventuelle association pourrait constituer un outil efficace pour mettre à jour les statistiques entourant l’industrie. De telles données sont primordiales pour articuler des politiques de développement. Dans un autre ordre d’idées, une association pourrait offrir des activités promotionnelles facilitant l’accès au marché. Enfin, on peut imaginer qu’un tel regroupement pourrait faciliter l’application de cahiers de charge, orienter les activités de recherche ou encore servir de vecteur pour transfert de connaissances.

Des opportunités

La production locale de houblon permet au premier chef de s’affranchir sur le plan de la souveraineté alimentaire. Ce faisant, la production québécoise permet au Québec de conserver son capital à l’intérieur de la province. Le labeur de nos agriculteurs permettra graduellement de remplacer des importations de houblon dont la valeur atteint 2 à 3 millions de dollars annuellement au Québec.

Les retombées de l’achat d’intrants locaux ne profitent pas seulement aux producteurs agricoles. Ainsi, un élément majeur ressort de l’analyse des pays aux grandes traditions brassicoles. La vaste majorité de ceux-ci sont de grands producteurs de malt et de houblon, que ce soit l’Allemagne, l’Angleterre, les États-Unis ou la République tchèque. On constate donc que la consécration des grandes cultures brassicoles est typiquement liée à la vitalité de filières agricoles locales. En ce sens, les brasseurs québécois ont aujourd’hui la chance de saisir une opportunité extraordinaire. Ils ont désormais accès à des ingrédients locaux d’une grande qualité, et ceux-ci sont plus disponibles que jamais auparavant. En encourageant les producteurs de houblon québécois, les brasseurs œuvrent un peu plus à sceller leur mouvement en une véritable tradition brassicole.

En s’impliquant auprès de la filière agricole, les brasseurs québécois ont également la chance d’établir un lien direct avec leurs fournisseurs. Une telle relation permettra de faciliter la chaîne d’approvisionnement des brasseurs. Ceux-ci pourront partiellement se distancer du marché du houblon international. Cette situation est tout à fait enviable dans le contexte d’un marché de plus en plus volatil. On remarque en effet que si l’offre de houblon aromatique américain est à la hausse, la demande pour ce type de produit est également en forte croissance. Il en résulte une fluctuation annuelle des prix et de la disponibilité de certains cultivars.

Le nouveau lien privilégié entre agriculteurs et brasseurs offre aussi l’occasion d’échanger sur une foule d’aspects techniques. Il devient dorénavant possible de moduler la production agricole selon les besoins des brasseurs d’ici. Par exemple, l’expertise agronomique permet aujourd’hui d’optimiser des caractéristiques brassicoles précises. Pour une variété donnée, nous sommes ainsi en mesure de maximiser le taux d’acides alpha ou les teneurs en huiles essentielles.

Le brasseur peut donc discuter directement avec son producteur en vue d’obtenir un produit sur mesure, conçu selon l’utilisation qu’il compte en faire en brasserie. Notons que le même principe peut d’ailleurs s’appliquer au niveau de la transformation du houblon. Nous entrons dans une époque excitante où les collaborations peuvent mener à des résultats tangibles.http:

En conclusion, il serait illusoire de penser que la filière du houblon québécois atteindra à court terme les mêmes sommets qu’en Europe ou aux États-Unis. Toutefois, nous pouvons assurément nous réjouir de notre industrie qui émerge comme un secteur fort, viable et dynamique. Le futur nous réserve de très belles surprises, et nos efforts pourront désormais être orientés vers la consolidation et… l’innovation.

Julien Venne est un agronome indépendant. Depuis 2008, il effectue des travaux de recherche et offre des services-conseils aux producteurs de houblon de l’Est du Canada. www.julienvenne.com