Quand la variété complique les choses…

Contenants
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Bouteilles étroites, trapues, à goulot rétréci, avec bouchons de liège ou twist cap… Les formats de contenants à remplissage multiples (CRM) se diversifient, mais les détaillants se retrouvent avec un monticule de bouteilles vides de formes et de tailles différentes, que personne ne récupère.

Dans l’espace alloué à la gestion de la récupération du Dépanneur Peluso, à Montréal, plusieurs bouteilles vides ramassent la poussière. Souvent, c’est parce que les producteurs n’ont pas le temps de venir les reprendre ou manquent d’espace dans leur camion de livraison.

«Des employés s’occupent de ça à temps plein. Ça nous coûte cher, en plus de monopoliser la moitié du sous-sol», explique Pierre-Luc Gagnon, conseiller en bières au dépanneur spécialisé.

En plus d’accaparer l’espace, ces bouteilles de format non standard compliquent la gestion de la récupération. «Il faut trier, même celles qui sont identiques. Et [les brasseries] n’en reprennent pas toujours autant que nous voudrions, ce qui crée une accumulation difficile à gérer dans notre entrepôt», ajoute-t-il.

Même irritation auprès de l’Association des détaillants en alimentation du Québec (ADA). Pour eux, la diversification des CRM est devenue un casse-tête qui prend de l’ampleur, et de la place.

Ce n’est cependant pas la bouteille brune standard de 341 ml qui fait couler de l’encre. Son énorme volume pris en charge par de gros joueurs, notamment Molson Coors et Brasseurs RJ, simplifie la gestion de récupération. En un voyage, ces deux récupérateurs autorisés peuvent presque toutes les ramasser, même si certaines bouteilles proviennent initialement d’autres producteurs. Bémol : ils ne reprennent que les formats qu’ils utilisent, en l’occurrence, presque uniquement la petite brune bien répandue.

« Là où le bât blesse, c’est quand on parle du format qui se multiplie. »

«Plusieurs de ces CRM dorment dans les arrières boutiques des détaillants, parce qu’elles ne sont pas récupérées», explique Pierre-Alexandre Blouin, vice-président aux affaires publiques de l’ADA.

Un problème que l’Association des microbrasseries du Québec (AMBQ) compte régler. «On est conscient qu’il y a un flou quelque part. L’idéal pour le corriger, c’est que l’industrie se discipline, plutôt que d’aller vers le cadre législatif et réglementaire du Québec, qui est un foutu bordel», déplore Jean-Pierre Tremblay, le directeur général de l’association.

Au moment d’écrire ces lignes, l’AMBQ réunissait un panel de spécialistes pour discuter de la problématique lors de la 7e édition de son congrès, qui a eu lieu du 21 au 23 novembre.

Problème d’entente

Plusieurs nouveaux formats sont entrés sur le marché en 2015 selon l’Association des brasseurs du Québec (ABQ). «C’est normal, tous veulent sortir du lot. Sauf que non seulement les coûts de récupération risquent d’augmenter, mais il y a fausse perception concernant les règlements», prévient Patrice Léger-Blouin, le directeur général de l’association.

Il y a au Québec deux sortes d’ententes pour l’utilisation de contenants : publique et privée. La première est gérée par Recyc-Québec et concerne les contenants à remplissage unique (CRU), comme la canette. Ce système très règlementé cause peu de problèmes en matière de récupération, selon Pierre-Alexandre Blouin.

Le deuxième possède quant à lui des failles. Principalement parce qu’il n’existe aucune entente pour les bouteilles au format non standard – une seule existe pour les brunes de 341 ml. Lorsqu’un brasseur livre ses produits aux points de vente, il est tenu de reprendre les CRM et de gérer lui-même le processus de récupération, ou de la confier à une tierce partie.

Sauf que pour un grand nombre d’embouteilleurs, c’est l’anarchie. «Certains s’en foutent, se désole Jean-Pierre Tremblay. Les entreprises doivent comprendre qu’au Québec, il y a une loi sur la qualité de l’environnement à respecter.»

Théoriquement, une bouteille qu’on ne réutilise jamais est un contenant à remplissage unique. Donc, si un embouteilleur ne récupère pas ses CRM, qui doivent être réutilisés au moins dix fois, il doit adhérer à l’entente sur les CRU de Recyc-Québec.

« Tant et aussi longtemps que l’embouteilleur ne démontre pas que son contenant est un CRM, il reste CRU, et doit payer la consigne publique, entre 10 ¢ et 20 ¢, explique Stéphanie Husson, technicienne en administration à Recyc-Québec. Et avant même de faire approuver le contenant, tous doivent faire une demande de permis de distributeur auprès de Recyc-Québec, qui sera émis par le ministère de l’Environnement. »

L’AMBQ travaille actuellement sur un projet d’entente pour les bouteilles de 500 ml, un format non standard, mais qui commence tranquillement à se répandre. «C’est une solution intéressante, dit le dg de l’AMBQ. Une trentaine de micros s’organisent ensemble, dont trois ou quatre assurent la récupération.»

La classsique brune de 341 ml en voie de disparition ?

Si les formats de CRM se diversifient, la bouteille en général perd en popularité. La canette, elle, fait fureur. Et autant les microbrasseries que les macrobrasseries veulent leur part du gâteau. La Brasserie Labatt vient d’ailleurs d’investir 46 M$ pour une deuxième ligne du contenant en aluminium, qui sera mise en service l’été prochain.

«On ne pensait jamais, il y a un an et demi, faire un deuxième investissement. Mais le succès des canettes pour nos produits réguliers a fait en sorte qu’on a atteint 100 % de la capacité de production de la première ligne», explique Jean Gagnon, vice-président aux affaires publiques de la Brasserie Labatt. Les ventes de canettes de l’entreprise ont triplé, pour atteindre l’année dernière la moitié des ventes totales en hectolitre.

Une tendance sensiblement la même dans l’ensemble du Canada. En cinq ans, les parts de marché des canettes et des bouteilles ont littéralement échangé de place, l’un passant de la moitié au tiers, et vice versa, selon les statistiques de Beer Canada. Les ventes totales sont demeurées quant à elles stables, passant de 19,6 à 19 millions d’hectolitres. Devrions-nous dire adieu aux bouteilles?

«Non, insiste Patrice Léger-Blouin. Il y a encore un volume extrêmement fort pour la bouteille à remplissage multiple. On comptait en 2015 plus de 500 millions de CRM en circulation, au Québec.» Un chiffre qui, selon lui, est non-négligeable.