Pour ne pas que la craft beer nuise à la bière traditionnelle

S’ADAPTER AUX TENDANCES

Craft beer

D’un point de vue nord-américain comme le nôtre, la révolution microbrassicole ne se frotte à aucune tradition de goût. Se détaillant clairement à l’écart de la bière industrielle perçue comme trop aqueuse, elle offre une expérience semblable à celles des épiceries publicisant une passion pour la découverte de nouveaux aliments, de nouvelles expériences. La bière artisanale invite à avoir davantage de plaisir, et ça marche.

Chez nos voisins anglophones, on parle de craft beer. Depuis près d’une dizaine d’années maintenant, cette terminologie fait son petit bonhomme de chemin, traversant moult frontières, se retrouvant même en Scandinavie, en contrées méditerranéennes et au sein d’autres cultures aussi épicurieuses. Même si parfois on traduit craft beer dans la langue locale – comme käsitööõlu en Estonie – le terme possède la même connotation : des saveurs géantes produites par de petites brasseries.

Une conséquence de ce phénomène peut toutefois paraître inattendue : même les pays avec les plus vieilles traditions brassicoles toujours en vie – tels que l’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique et la République tchèque – voient ces bières craft, où l’impact gustatif est roi, envahir tranquillement leurs espaces de dégustation. L’heure n’est pas à la panique pour les brasseurs de Mild Ale, de Dunkel, de Dubbel et de Tmavý Ležák. Mais une prise de conscience est de mise chez une jeune génération friande de sensations fortes. La scène brassicole d’aujourd’hui est riche, entre autres, parce que ces douzaines de styles traditionnels ont été peaufinés sur de longues années.

L’Angleterre, à l’heure des États-Unis?

La craft beer en zone urbaine britannique est le nouveau modèle qui brille, attirant une clientèle plus branchée que celle habituée aux pubs où coule la sempiternelle Bitter. Certaines boutiques spécialisées même, comme le Bison Beer à Brighton, sont tenues par une équipe à la mode résolument hipster qui ne jure que par ces styles craft. On leur demande ce qu’ils pensent d’une Golden Ale d’une brasserie régionale longuement réputée : « Bah, correcte, si on s’intéresse à ce genre de truc. » Qu’en est-il d’une Lager délicate produite par une nouvelle brasserie du coin? Ils répondent qu’ils ne boivent pas ce genre de bière et ce, même si elle provient d’une brasserie dite craft de par sa jeunesse et son utilisation libérale de houblon du Nouveau Monde.

Même la CAMRA (CAMpaign for Real Ale), organisme protecteur des traditions brassicoles de l’Angleterre depuis 1971, longuement vue comme ultra-conservatrice, a dû réajuster son tir dans les derniers mois. Avec raison, elle a sondé ses membres quant à son mandat vis-à-vis la montée en force de ce qu’on appelle craft beer. Après tout, la très grande majorité de ces bières sont non filtrées, non pasteurisées, non édulcorées, etc. Même si ces dernières ne sont que rarement servies en cask – et donc sont gazéifiées artificiellement – elles amènent de nouveaux dégustateurs dans ces mêmes pubs que le groupe s’affaire à protéger depuis quelques décennies.

Les nouveaux bars à bière de l’Allemagne

En Allemagne, certaines brasseries plus que centenaires sentent aussi le besoin d’ajouter quelques bières plus intensément houblonnées à leur portfolio. Brauerei Maisel, de Bayreuth, a récemment créé la gamme Maisel and Friends, dans laquelle elle étale Session IPA, Chocolate Bock et Ale mono-houblon. L’entreprise a également ouvert un ambitieux bar spécialisé à Bayreuth même, le Liebesbier, où elle sert une quinzaine de bières en fût et une centaine de bouteilles. Une quasi-anomalie dans ce vieux pays où l’on retrouve des milliers de bistros avec trois ou quatre styles à la carte des bières. Et que dire de la scène berlinoise, où quantité de bars et brasseries voient le jour avec des IPA en vedette à l’ardoise. La tendance est à la hausse et commence déjà à s’insérer dans les bastions de la Lager traditionnelle tels que Bamberg, Nuremberg et Munich.

Ne pas se laisser aveugler par l’intensité

Certains disent que la venue de la craft beer dans les pays traditionnels ne fera que recréer de l’intérêt pour les brasseries au goût d’époque, en y attirant un nombre plus élevé de visiteurs intéressés à la bière. Peut-être ont-ils raison, à long terme. Suffit de visiter les brasseries campagnardes du nord de la Bavière pour voir que leur clientèle régulière provient de générations vieillissantes et qu’ils auront besoin d’un renouvellement d’enthousiasme sous peu. Certains disent qu’une relation à tout rompre supplante un amour stable et complice. Peut-être ont-ils raison, à court terme. Une Double IPA bien aromatique peut fait vivre des moments de dégustation inoubliables. Reste que pour assurer une industrie brassicole en santé, dans lesquelles ces petites, moyennes et grandes entreprises fleurissent, il faut nécessairement que des bières plus délicates, plus quotidiennes, demeurent en vogue. Aucune brasserie ne survivra qu’avec des bombes parfumées qui ne peuvent pas être consommées à grand volume. Et c’est là que les Pale Ales, Kellerbiers, Saisons et Sveˇtlý Výcˇepní deviennent doublement intéressantes. On peut les aborder autant comme bière traditionnelle que craft beer