Mythes et réalités: IPA, le naufrage

Peinture représentant un navire pris dans une tempête, non loin de la côte avec 3 personnages sur les berges
Peinture de Robert Salmon

C’est bien connu : les India Pale Ale sont devenues populaires en Grande-Bretagne qu’après qu’un vaisseau de la Compagnie des Indes ait fait naufrage près de Liverpool et que sa cargaison y ait été vendue aux enchères.

Ouais mais non… c’est pas tout à fait aussi simple.

Souvent, on imprime la légende parce qu’elle est plus belle que la réalité. Ici, il y a un fond de vérité, mais à peu près aucun des détails n’est correct, la réalité est en fait plus énorme que la légende. Au final ce n’est probablement pas par ce seul naufrage que les IPA se sont imposées en Grande-Bretagne!

De la légende suspecte…

Relatée en 1869 par un certain Walter Molyneaux dans son ouvrage intitulé « Burton-on-Trent, its History, its Waters and its Breweries », la légende veut qu’un vaisseau se soit échoué sur la côte près de Liverpool pendant une tempête en 1827, et que pour recouvrir les pertes, sa cargaison de fûts d’IPA ait été vendue aux enchères à Liverpool et que les Anglais y auraient alors pris goût. D’un coup.

Après cette première parution, l’histoire a été répétée dans nombre de livres pendant un siècle et demi. Mais les chercheurs qui ont tenté de recouper l’histoire et de déterminer le nom du vaisseau naufragé ne retrouvaient pas de mention d’un naufrage de cet ordre près de Liverpool autour de 1827.

… au vrai naufrage…

Et puis, en 2015, l’écrivain brassicole britannique Martyn Cornell, une pointure qui fait autorité en matière historique par la minutie de ses recherches, est tombé sur une autre version de cette histoire, qui donnait une autre date, et surtout un nom de navire : Crusader. De là, il lui a été possible de retrouver la trace d’un East Indiaman, navire marchand armé appartenant à la Compagnie des Indes, et qui a fait naufrage dans la Mer d’Irlande dans la nuit du 6 au 7 janvier 1839. Donc douze ans plus tard que ne le disait la version « habituelle » de l’histoire.

Mais Cornell a fait une autre découverte dans le processus : le Crusader n’a pas été le seul naufrage ce jour-là. Des documents d’époque estiment que 30 à 40 navires ont coulé ou se sont échoués cette nuit-là dans la région de Liverpool.

La raison? Une gigantesque tempête balayant les Îles Britanniques, ravageant aussi la terre ferme, mais dont le souvenir s’est perdu assez rapidement en Grande-Bretagne. Seule l’Irlande en aurait gardé le souvenir un certain temps comme « The Night of the Big Wind ».

Les documents d’époque parlent de 79 hogshead (fûts de 286 litres) provenant du Crusader et récupérés par les douanes le long de 20 km de côte, puis mis à l’encan parmi d’autres marchandises le 7 février 1839 à Liverpool, les propriétaires tentant d’amortir quelque peu leurs pertes. Cette histoire de barriques de bières destinées aux Indes vendues en Angleterre suite à un naufrage est donc vraie.

… mais pas la cause unique!

Ceci dit on peut logiquement supposer que les barriques de Crusader n’aient pas été un cas isolé, particulièrement après cette grande tempête en 1839. Cornell a de plus relevé que de la Pale Ale destinée à l’Inde avait été vendue à Liverpool depuis 1825 au moins, et que la vogue des IPA en Angleterre, à en juger les annonces dans les gazettes londoniennes de l’époque, ne commence vraiment qu’à partir de 1841, année où la brasserie Bass, géant industriel de l’époque basé à Burton-on-Trent, ouvre un magasin à Liverpool pour vendre ses IPA directement sur le marché domestique.

Ce qu’on peut en tirer? Qu’il est exagéré de vouloir attribuer le goût des Britanniques pour les IPA au naufrage d’un seul navire. Surtout si on le replace 12 ans trop tôt. Cheers!

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