Des styles de verres, il y en a presque autant que des styles de bières. Hauts et étroits, petits et trapus, larges et évasés. Mais changent-ils réellement l’expérience gustative? Nous avons posé la question à quatre spécialistes.

Les Belges ont un verre spécifique pour chacune de leurs innombrables marques de bière, avec logo et protocole de service propre à chacun d’eux. Les Anglais, eux, possèdent pour toutes leurs bières à peu près quatre ou cinq verres, dont le plus populaire : la pinte. Deux pays reconnus comme étant parmi les précurseurs de la bière artisanale; deux habitudes de dégustation différentes. Le choix du verre est-il important?

Oui et non, s’entendent les spécialistes. Car si le verre augmente l’expérience gustative, il n’est cependant pas indispensable. «On n’a pas besoin d’un verre de dégustation pour boire une bière. On a besoin d’un verre. Point. L’important, c’est d’apprendre à boire dans un verre, et non à même le contenant», explique Sylvain Bouchard, sommelier d’Unibroue.

Et oui, le verre est important, continue-t-il, car il augmente l’expérience gustative. «Il sert lorsqu’on maîtrise un peu la bière. Car l’utilité du verre, c’est de mettre en évidence les caractéristiques de la boisson. Mais encore faut-il que le buveur les reconnaisse.»

Une fois le buveur averti, il peut choisir un verre selon sa forme, son épaisseur, son matériel… qui ont tous une influence sur la perception sensorielle. Un verre long et étroit, comme une flûte de champagne, favorisera le pétillement, alors qu’un verre de type ballon, petit, rond et au buvant (où l’on place les lèvres) fermé, concentrera les flaveurs de la bière, donnant au nez une explosion d’arômes. «Si l’on sert la même bière dans deux ou trois verres différents, l’on n’aura pas la même perception sensorielle», explique Mario D’Eer, biérologue et auteur.

C’est plutôt récent de concevoir des verres pour mettre en valeur les flaveurs. Les fabricants en ont plus souvent produits pour des raisons pratiques ou esthétiques, comme faciliter l’impression d’un logo, la production, la distribution, l’empilage des verres. «Les qualités de dégustation ne sont qu’un critère parmi d’autres dans le raisonnement des fabricants et, étrangement, elles ne sont pas si présentes», explique Jean-Sébastien Michel, propriétaire d’Alambika, une boutique d’accessoires de dégustation d’alcool basée à Montréal.

Psychologie du verre

L’expérience gustative change selon le verre, mais le format du contenant n’est pas l’unique responsable. L’apparence influence également nos perceptions, constate Mario D’Eer. «Je pense au verre de Duvel. Il stimule la gazéification et créé une belle cheminée d’effervescence, avec un super collet qui ressemble quasiment à une crème fouettée. Ça rend la bière beaucoup plus appétissante et invitante. Et ça prédispose à aimer le produit, avant même de l’avoir gouté», illustre-t-il.

Le jeu de couleurs de la bière est également un facteur d’apparence. C’est d’ailleurs le premier aspect qui nous attire ou nous repousse, et le verre y joue un rôle. Une Pilsner, par exemple, sera beaucoup plus attirante si sa brillance et sa transparence sont mises en évidence. C’est dans un verre où la lumière pourra traverser facilement le liquide qu’on y arrivera. Donc un verre étroit. À l’inverse, l’on voudra accentuer le brun acajou d’une belge Quadrupel, en la versant dans un verre plus large et évasé.

«C’est pour le plaisir de voir ce que l’on boit, pour documenter. Est-ce que c’est obligatoire? Non. Mais c’est vraiment plaisant et intéressant», note Alain Harbour, auteur et fondateur de Dégustation et animation de la rive, un organisateur d’ateliers sur les accords mets et bière, à Québec.

Un verre, une image

Quand on pense à la série télévisée américaine Mad Man, on pense souvent au scotch servi dans un verre « lowball » ou un ballon; la série Sex and the City, au Cosmopolitan dans un verre martini. Qui dit apparence, dit aussi marketing.

«Lorsque l’on observe l’évolution des verres, on voit que les styles de verre changent au fil des années. Mais si c’était le meilleur verre il y a quinze ans, pourquoi ça ne l’est plus aujourd’hui? C’est un peu une mise en scène, de l’esthétisme», dit Mario D’Eer. Selon lui, une brasserie qui possède un protocole de service offre une valeur ajoutée à sa clientèle. «Et tant qu’à boire dans un pub, aussi bien avoir le spectacle qui vient avec.»

Pour Jean-Sébastien Michel, le logo peut parfois être de trop, car il cache la bière, surtout lorsque dégustée chez soi. «C’est essentiellement le jeu du marketing. C’est pour la même raison que le Coke goûte meilleur avec la bouteille originale qu’à l’aveugle», ajoute-t-il.

One size fits all

Bien qu’il n’y ait pas de verre officiellement universel, il en existe qui répondent à plusieurs critères en même temps. Ils sont souvent sur pied, avec la paraison (fond du verre) et le buvant moins larges que l’épaule (partie la plus convexe).

«Quand on choisit un verre, il faut penser entre autres à la température de la bière, si elle se boit froide, chambrée ou modérément chambrée, et si la main réchauffe le liquide. Par exemple, certaines bières anglaises servies à 8 °C goûtent meilleures à 4 °C, donc si on tient la base, notre main réchauffe le liquide», explique Sylvain Bouchard, qui conseille le verre de dégustation INAO.

Le verrier allemand Rastal a créé il y a quelques années un verre qui fait le bonheur de plusieurs amateurs : le «teku». «Anguleux, fier, avec des apparences de verre de vin, mais, quand on le tient, plus costaud et avec un centre de gravité bien aligné pour garder un équilibre, malgré la tige et un gobelet bien rempli. Pour moi, ça se rapproche de la perfection», décrit Jean-Sébastien Michel.

Le verre «tulipe» représente également un judicieux choix. «C’est un verre élégant, avec lequel on peut contrôler la température de la bière, et qui permet un service relativement facile. C’est vraiment un verre un passe-partout», dit Alain Harbour.

Mais au final, partagent les experts, le meilleur choix de verre, c’est celui qui nous fait plaisir.