Élise Cornellier Bernier – Libre comme l’air… des Îles

Élise Cornellier Bernier photographiée lors de notre entretien aux Îles de la Madeleine.

Élise Cornellier Bernier posant aux ïles de la Madelaine avec les dunes et le Golfe du st-Laurent en arrière plan
Photo Valerie R. Carbonneau

En 2002, Élise Cornellier Bernier vendait tout et prenait un aller simple vers les Îles de la Madeleine pour retrouver son âme-sœur, Anne-Marie Lachance. Originaire de Mont-Saint-Hilaire, elle traînait dans ses bagages quelques années d’expérience en brasserie, d’abord au Bilboquet et à la Microbrasserie aux Quatre Temps où elle est passée par plusieurs étapes du brassage, et surtout, des idées créatives plein la tête. Ensemble, les futures associées allaient implanter la première microbrasserie à l’est de Québec. 

À l’abri de la Tempête porte bien son nom. Inspiré d’un album de Jim Corcoran et Bertrand Gosselin que les grandes complices se plaisaient à écouter ensemble, il fait référence aux débuts de l’aventure et illustre bien l’emplacement où elles ont décidé de poser l’ancre. «Notre bâtisse abritait une usine de transformation de crabe abandonnée après un incendie. Il y avait, dans ce qui était pour devenir la brasserie, un vieux char monté sur des blocs, le garage avait été vandalisé après le feu et la tôle était finie… Cet hiver-là, le chemin étant fermé, on a dû transporter tout notre matériel sur un traîneau. C’est étrange, mais on se sentait en sécurité à l’intérieur du bâtiment qui tremblait et craquait de partout», se souvient Élise.

Faute de zonage agricole aux Îles, avant même d’entamer les procédures pour décrocher un permis à la Régie des alcools, des courses et des jeux (RACJ), elles ont dû aller chercher une autorisation du ministère de l’Environnement pour s’implanter. En effet, le périmètre qu’elles avaient sélectionné était zoné Industriel lourd. Aujourd’hui, l’endroit qui domine la dune de l’Ouest est bucolique. Mais, le parcours qui s’est étendu sur trois ans n’aura pas été de tout repos… «On est installées au beau milieu d’un environnement fragile avec des espèces de fleurs, de plantes et d’animaux endémiques à notre région. Et les exigences du ministère de l’Environnement sont sévères…» Ajoutons à cela les coûts d’approvisionnement élevés alors que tout est livré par bateau et les grosses sommes d’argent consacrées aux inventaires immobilisés, en l’occurrence des milliers de dollars en matières premières qui dormaient dans leur entrepôt. Si les défis insulaires sont nombreux, le caractère solidaire et le sentiment d’appartenance propre aux Madelinots eux, ont certainement leur chapitre dans l’histoire de leur succès. À preuve, 65 % de la production de la micro est distribuée ici même dans un rayon de 60 km.

Élise s’est improvisée malteuse pendant cinq ans avant que la microbrasserie troque ses équipements de maltage pour accueillir une ligne d’embouteillage. «On était la première micro en Amérique du Nord à cultiver l’orge; surtout il fallait dénicher des variétés qui allaient bien supporter le vent! Or, comme les terres qu’on cultivait étaient louées et toujours sur le marché de la vente, on n’a jamais pu investir là-dedans. » Puis, la distribution aussi venait poser problème. 

À l’aube de l’été 2004, tandis qu’elle se croisait les doigts pour recevoir son permis de la RACJ à temps pour la saison touristique, la brasseuse raconte qu’elle en apprenait une bonne. «Bien que notre plan d’affaires avait été accepté, on nous annonçait qu’il ne serait pas possible d’exporter notre bière puisque le CTMA, transporteur maritime exclusif desservant les Îles, n’avait pas de permis de distribution. Notre bière ne pourrait donc pas sortir de l’archipel. Indignée, j’ai répliqué comme quoi cette réponse était absurde et que suivant cette logique, la Budweiser non plus ne pouvait plus rentrer aux Îles.» Quelques jours plus tard, la RACJ se ravisait. La microbrasserie en bordure de mer à L’Étang-du-Nord ouvrait ses portes au public cet été-là.

Pôle d’attraction touristique

Seule microbrasserie sur l’archipel, l’entreprise produit des bières authentiquement racées, toujours à partir d’ingrédients distinctifs locaux, sans oublier la touche de saveur maritime qui coche présent dans chaque produit. Fortement inspirée par la richesse brute de son territoire d’adoption, Élise met souvent les mains à la terre pour dégoter algues, fleurs et aromates indigènes propres à son coin de paradis.

Diplômées en arts plastiques toutes les deux, Anne-Marie à la direction générale et Élise à la direction de la production forment un duo créatif, complémentaire et surtout libre de pousser les limites. Parlant de limites, À l’abri de la Tempête figure parmi les quelques microbrasseries à détenir un permis de spiritueux, leur permettant ainsi de s’amuser en sortant des bières titrant parfois jusqu’à 14 % d’alcool. C’est le cas d’une bière de glace, une collabo expérimentale avec le plongeur et photographe sous-marin Mario Cyr ayant vieilli plusieurs mois sous la glace l’hiver dernier. C’est simple, on s’éclate même avec L’Écume, la première bière à avoir vu le jour en 2004 et dont on sort depuis le 10e anniversaire une version titrant le pourcentage d’alcool relié à l’année.

Transcender les genres

Un principe qu’elles partagent : elles refusent d’être cantonnées dans des styles. Elles n’aiment pas les «étiquettes». «C’est rare que je brasse une bière à quelque chose, comme une bière à la framboise par exemple. Pour moi, la framboise peut évoquer le fruit qui pousse dans les champs, alors que pour toi c’est le bonbon à la framboise… Je préfère brasser une bière et laisser la personne libre d’interpréter son goût.» Elle poursuit en partageant une anecdote ironique à propos de la Corne de Brume, cette Lager qui fait partie de la palette des saveurs de À l’abri de la Tempête, mais qu’elle a brassé pour la première fois pour la Microbrasserie aux Quatre Temps avec une levure Alt (altbier) et qui a remporté la palme des Scotch Ale pendant 10 ans sur RateBeer. 

C’est d’ailleurs dans cet esprit de liberté créative que les partenaires d’affaires ont lancé les fameuses Palabres, soit des brassins spéciaux en quantités limitées désignés par une expression qui, en madelinot, signifie rumeur éphémère. Parfois, la réponse de certaines Palabres est tellement bonne qu’elles franchissent même le cap de l’éphéméride et se ramassent au rang des produits réguliers. Ce fut le cas pour la Trans IPA, cette bière anniversaire embouteillée pour la première fois en 2016 et qui souligne une grosse année pour Élise, celle de sa transition de genre. Présentée affablement comme un appel à l’acceptation de la différence, cette bière audacieuse incarnant la transgression des genres brassicoles constitue pour elle une grande fierté; autant des points de vue personnel que gustatif, car comme on peut lire sur l’étiquette : «cette IPA transgresse les genres en délaissant sa base maltée traditionnelle pour se complaire dans un blé bien soyeux.» 

Tout se tient dans leurs affaires, c’est Élise elle-même qui le dit. «On vend de la bière à l’année, on a une politique de vacances illimitées, on paye bien nos employés, bref on est sérieuses dans notre démarche tout en s’amusant au quotidien», termine celle qui apprécie beaucoup la vie en deux temps, en haute et en basse saison.