LCBO : la solution bureaucratique à la fin de la prohibition

Une photo d'époque montrant une rue ontarienne avec son tramway, des voitures, des passants et ses ensignes
Photo commons.wikimedia.org

Le cannabis est désormais légal; la fin de la prohibition se concrétise dans plusieurs provinces par la mise en place d’une bureaucratie et d’un réseau étatisé de distribution, mais pas de production. Ce modèle ne provient pas de nulle part; c’est du moins ce que soutient l’historien Dan Malleck dans Try to Control Yourself : The Regulation of Public Drinking in Post-Prohibition Ontario, 1927-44 un livre paru en 2012.

La fin de la prohibition 

La fin de la prohibition des boissons alcooliques en Ontario n’a pas mis fin aux mouvements de tempérance. La création du Liquor Control Board of Ontario (LCBO), fondé en 1927, met fin au régime prohibitionniste installé depuis 1916. Cette année-là, le gouvernement conservateur de sir William Howard Hearst obtint la sanction royale de la Ontario Temperance Act, prohibant virtuellement la vente au détail – mais non la production – d’alcool dans la province. En 1918, la Première Guerre mondiale bat son plein et le gouvernement fédéral entérina par décret la fin de la vente d’alcool au pays afin de rediriger les ressources du Dominion vers l’effort de guerre. En 1919, la guerre terminée, le décret devient échu. Au Québec, la prohibition cesse presque aussitôt. En 1922 est mise en branle la Commission des Liqueurs du Québec. De l’autre côté de la rivière des Outaouais, la prohibition se poursuit. 

Les yeux et les oreilles de la LCBO

Comment opère la LCBO? Comme toute machine bureaucratique, le Liquor Board se nourrit d’information. Ses yeux et ses oreilles sont ses agents et les citoyens.

Des agents sont postés dans chaque brasserie et distillerie. Ils s’assurent du respect du monopole de la distribution au détail qui est établi par la loi.

Les agents s’occupent de traiter et catégoriser les informations que doivent leur fournir les propriétaires de bar souhaitant obtenir un permis de vente. Chaque postulant doit faire acheminer au Board une photo de l’intérieur de son établissement comme garanti de la bonne tenue et du bon ordre y prévalant. Quelques coups de chiffon et un coup de serpillière avant la photo ajoutaient certainement des points aux yeux des agents. 

Les citoyens transmettent également des pétitions au bureau afin de dénoncer les irrégularités, de la concurrence ou se plaindre du favoritisme de certains agents locaux de la LCBO. Ultimement, la loi tente de changer les comportements et les attitudes face à la consommation d’alcool qu’elle veut tempérer et ordonner. Ces changements révolutionnaires par rapport aux attitudes prévalentes avant la période de la prohibition – la fin du XIXe siècle est l’âge béni des saloons et de l’alcoolisation des masses ouvrières – ne s’opèrent véritablement qu’avec une adhésion de la population à ces nouvelles normes sociales. 

Une nouvelle culture légitime de consommation

La croyance commune est que l’endroit et l’heure où il est approprié de boire illustrent le pouvoir du gouvernement dans l’établissement de règles traçant la ligne normale des comportements acceptés. Boire avant 11 h ou boire dans des lieux publics tels les parcs ou la rue sont en Ontario, et dans bien des provinces, des comportements réprouvés par la loi, mais aussi par la société.  

La compréhension instinctive de ces comportements est qu’ils sont non seulement illégaux, mais aussi déviants dans un sens plus fondamental. Ces comportements, soutient Malleck, sont construits – ou du moins renforcis – par les mécanismes étatiques. Les règles instituées par la bureaucratie établie pour réguler le comportement des buveurs ont été internalisées jusqu’à un certain point par une grande partie de la population. En d’autres mots, ce n’est que lorsque les citoyens intériorisent les règles que deviennent véritablement efficace la loi et l’appareil bureaucratique. 

La LCBO a établi les fondements de nouvelles croyances publics entourant les comportements de consommation d’alcool en public; des croyances fondamentalement différentes de celles ayant cours avant la prohibition. Ne serait-ce pas aussi le cas au Québec avec la consommation du vin et l’acceptabilité sociale entourant la consommation de cannabis?

À lire pour en savoir plus :

  • Craig Heron, Booze: A Distilled History, Toronto, Between the Lines, 2003, 512 p.
  • Daniel Malleck, Try to Control Yourself: The Regulation of Public Drinking in Post-Prohibition Ontario, 1927-44, Vancouver, UBC Press, 2012, 305 p.
  • Daniel Malleck, Opinion: What alcohol prohibition can teach us about the legalization of cannabis, Globe and Mail, 3 août 2018.  
  • Mathias Marchal, Alcool et cannabis, mêmes combats?, Journal Metro, 13 septembre 2018 
  • Jarrett Rudy, Sleeman’s: small business in the Ontario brewing industry, 1847–1916, thèse de M.A., univ. d’Ottawa, 1994.
  • Chronologie de la LCBO