Ces pionnières qui ont ouvert la voie

Les femmes et l’industrie - 2e partie

Photo Olivier Bourget

Pour notre deuxième partie de dossier sur les femmes et l’industrie, les pionnières Jeannine Marois, Deborah Wood et Ellen Bounsall ont gentiment accepté de partager leur vision. Trois grandes dames dont le passage lègue certainement un riche héritage dans l’histoire des brasseries artisanales au Québec.

Jeannine Marois

Pour la cofondatrice et présidente-directrice générale du Mondial de la bière de Montréal, la technologie a changé les gens et notre manière de travailler. Hommes ou femmes. « Mais, soudain, j’ai l’impression que les femmes qui travaillaient derrière un bureau sont devenues plus visibles avec Internet… »

Elle se souvient qu’en 1994, année où elle a démarré le premier Mondial avec ses partenaires Pierre Lalumière et Vincent Blair, le milieu des brasseries au Québec était plutôt corporatif. « Les représentants, masculin à disons 99 %, venaient servir les dégustations aux kiosques habillés d’une chemise avec logo bien repassée, d’un pantalon “chic”, le tout parfois même agrémenté d’une cravate… Bon, il y avait déjà des amis un peu plus souples comme Le Lion d’Or ou le Cheval Blanc, mais toujours est-il qu’il y a toujours eu une fierté bien ressentie à travailler pour une brasserie au Québec. » Parmi les rares femmes présentes à cette première édition, se trouvait notamment notre amie Deborah Wood, « cette grande passionnée pas juste de la bière, mais de la vie », partage-t-elle. Bref, démarrer une brasserie à cette époque était d’une certaine manière moins spontané : l’accès au matériel, aux matières premières, les échanges entre entreprises; tout était comme plus sérieux, si l’on peut dire.

De 1994 à 1997, Jeannine travaillait plutôt dans l’ombre. Elle s’occupait du marketing et de la gestion, tandis que ses associés se chargeaient des relations publiques et se déplaçaient à la rencontre des clients très majoritairement masculins. « Je me souviens du comité des ambassadeurs du Mondial de la bière que nous avions créé et, si ma mémoire est bonne, sur 24 personnes (agents promotionnels, représentants de différentes instances gouvernementales, l’Association des microbrasseries du Québec (AMBQ), des brasseries, etc.), on dénombrait deux ou trois femmes seulement.

Puis, en 2000, après m’être retrouvée seule à la tête du Mondial, j’ai commencé à prendre plus de place et c’est vraiment en 2002 lors du déménagement à la Gare Windsor que je suis devenue plus visible, au même moment que d’autres femmes d’ailleurs, alors qu’on entendait plus parler de Laura [Urtnowski] qui brigua la présidence de l’AMBQ pour quelques années et aussi d’Ellen qui devenait une maître brasseuse reconnue. »

« Je n’ai pas le sentiment d’avoir trouvé cela difficile, mais simplement j’avais parfois l’impression d’être à côté du party et non pas dans le party! »

Jeannine Marois

Perception qu’elle a également ressentie en tant que seule représentante de la gent féminine lorsque venait alors le temps de faire équipe avec ses compagnons de classe pour attaquer les travaux tandis qu’elle entreprenait aux HEC une maîtrise en administration des affaires. Même si elle dit ne pas avoir vécu ça comme une agression, mais une compétition surtout avec elle-même en fait, Jeannine confie avoir pensé tout bas qu’elle devait être meilleure, plus performante pour être reconnue.

Elle croit que les brasseries nées dans les 15 dernières années sont opérées par des jeunes ayant grandi avec beaucoup plus de respect et d’équité entre les sexes. « Les hommes ne se surprennent plus de voir une femme dans une brasserie, et ce, à tous les échelons. Après, est-ce que les jeunes femmes se sentent dans le party? Je l’espère, et il semble que oui. En tout cas, moi je me sens plus dans le party avec toutes ces belles personnes réunies qui aspirent à un monde meilleur à leur manière, exprime celle qui malgré l’atteinte d’un “âge certain” pour la citer textuellement, entend collaborer plusieurs années encore à l’évolution du secteur brassicole. La situation des femmes est bien plus agréable et implorante aujourd’hui, car nous avons un réel impact dans le marché, tant comme entrepreneure que comme consommatrice. »

Ellen Bounsall

Ellen Bounsall a quitté son emploi au Collège Dawson après 14 ans de carrière pour accompagner son mari, Peter McAuslan, à réaliser son rêve : fonder une brasserie artisanale. Formée comme microbiologiste, bien qu’elle ne buvait pas de bière, le brassage l’avait toujours intéressée. Elle s’est donc prêtée à l’exercice en suivant une formation intensive de deux semaines à tous les mois de janvier pendant cinq ans au Siebel Institute of Technology, à Chicago. La copropriétaire de la Brasserie McAuslan assistait le 17 janvier 1988 à la sortie du premier brassin de la Saint-Ambroise Pale Ale en tant que seule femme brasseuse au pays.

Déjà qu’il était difficile de convaincre fournisseurs, détaillants et tout le monde qui gravitait autour de faire affaire avec une brasserie artisanale il y a 30 ans, le fait d’être une femme brasseuse venait effectivement rajouter un niveau de difficulté. « Comme je brassais, j’étais aussi responsable des achats, mais les gens demandaient toujours de parler avec Peter », admet-elle. Jusqu’à ce qu’il insiste pour qu’on s’adresse plutôt à elle. N’empêche que six mois plus tard, le couple en affaires dirigeait la première microbrasserie à embouteiller sa bière.

« C’était spécial de se retrouver comme seule femme brasseuse, et ça l’était tout autant de lancer une entreprise brassicole artisanale dans un paysage dominé entièrement par les géants. »

Ellen Bounsall

Rappelons que Les Brasseurs du Nord et Les Brasseurs GMT venaient au monde la même année.

À l’époque, à part le petit club sélect de pionnières que l’on connaît, il était pratiquement impossible de trouver des femmes avec qui discuter du métier, précise Ellen. Aujourd’hui, le vent a tourné avoue celle qui fraternise toujours avec d’autres membres du Pink Boots Society, une organisation formée pour inspirer et encourager les femmes à devenir des professionnelles de l’industrie de la bière comptant des membres à travers le monde et dont le succès est bien connu en Amérique du Nord. En effet, si l’on en retrouve quelques-unes aux cuves ces jours-ci, elles sont nombreuses à avoir infiltré les nombreux festivals, brouepubs et micros; en salle, en cuisine et au sein de tous les départements (administration, ventes, marketing et communications, etc.). Même observation du côté des consommateurs, qui comptent dans leurs rangs de plus en plus de consommatrices!

Un héritage indésirable que lui aura laissé le métier de brasseuse, c’est des faiblesses dans les hanches qu’elle a d’ailleurs dû faire remplacer tour à tour depuis qu’ils ont remis les clés de la brasserie à Brasseurs RJ, en 2013. Femme active, elle s’est tranquillement remise à bouger pour « refaire ses forces ». Pilates, aquaforme, yoga, ski, vélo… Heureusement, la retraite lui aura permis de dégager tout le temps qu’il fallait pour renouer avec son plaisir de faire de l’activité physique.
Un souvenir qu’elle chérira toute sa vie, c’est la fois où le spécialiste en bière Stephen Beaumont avait suggéré au regretté journaliste Peter Gzowski de l’interviewer, justement en tant que brasseuse. « J’admirais déjà beaucoup Peter Gzowski qui animait des émissions de radio à CBC que j’écoutais régulièrement. J’ai été vraiment enchantée qu’il s’intéresse à une petite entreprise brassicole comme la nôtre et qu’il m’invite à deux reprises à son émission pour en parler. Surtout que j’avais également beaucoup de respect pour Steven, qui m’accompagnait lors de la deuxième entrevue, et qui a donné beaucoup à l’industrie de la bière. Après toutes les années de travail à devoir convaincre tout le monde que nous étions capables, que moi j’étais capable comme femme brasseuse de produire des bières de qualité qui attirent les consommateurs et consommatrices en plus de nous faire remporter des prix… Je me suis dit : Wow, I made it! »

Deborah Wood

Si elle est d’avis qu’il est plus facile pour les femmes de percer dans l’industrie aujourd’hui, Deborah Wood prétend ne pas avoir été embêtée par des obstacles l’empêchant d’avancer et de faire sa place dans le boys club. « Comme Laura, Jeannine et Ellen, je suis là depuis les débuts. J’ai du caractère et je travaille bien avec les hommes. En plus d’être intelligente, je n’ai jamais eu peur d’essayer des nouvelles choses », précise celle qui n’a jamais considéré qu’elle avait plus de défis à surmonter que ses collègues masculins.

« Les portes ont toujours été ouvertes devant moi et j’ai obtenu le respect dans le domaine grâce à mon talent, mes connaissances techniques et le fait que je sois polyglotte, a-t-elle ajouté bien humblement. Pour moi la question ce n’est pas : êtes-vous un homme ou une femme mais, est-ce que vous savez brasser… »

Deborah Wood