Deborah Wood

Une encyclopédie humaine

Deborah Wood photographiée lors de notre rencontre dans son appartement du Plateau Mont-Royal. Elle tient dans ses mains un livre auquel elle a collaboré avec Horst Dornbusch et ses amis de chez Weyermann.
Photo Valerie R. Carbonneau

Allumée par le défi, Deborah Wood est toujours prête à sauter dans l’arène. Élevée par un père scientifique qui aura eu une grande influence sur sa vie, vers l’âge de six ans, elle mettait déjà de côté certains jouets pour intégrer dans son quotidien ludique un microscope.

Femme de l’industrie au curriculum vitae fort impressionnant, elle cumule de nombreuses médailles qu’on lui a décernées dans plus d’un concours à travers le Canada. Plus encore, celle que de nombreux brasseurs invitent même depuis l’Europe pour venir élaborer des bières a également raflé des prix à l’international. Dotée de son esprit scientifique, elle a rapidement assimilé comment brasser de la bière selon les styles. Et c’est lorsqu’elle s’est installée pour étudier un an en Angleterre dans les années 1980 que s’est allumé le feu de sa passion, qui est d’ailleurs toujours aussi vigoureux.

« La révélation est venue à ce moment où j’ai goûté à de la real ale, une bière traditionnelle britannique brassée par deux vieilles Anglaises dans un village avec la levure Ringwood; levure anglaise qui fermente très rapidement, raconte-t-elle, en précisant que la Brasserie McAuslan y recourt souvent. J’ai intégré une compréhension des procédures de brassage et une connaissance des styles de bières très précis », explique celle qui avoue avoir ironiquement commencé à partir du kit de brassage qu’elle avait offert à son mari de l’époque et qui, plus ironiquement encore, ne l’aurait utilisé qu’une seule fois.

Comme la plupart des brasseurs et brasseuses, elle a commencé comme brasseuse amatrice avant de suivre un cours de brassage professionnel. Et de fil en aiguille, elle a bâti son talent et sa réputation. En 1995, elle est devenue juge de bière membre du Beer Judge Certification Program (BJCP), puis consultante pour aider deux brasseries à se lancer dans l’aventure brassicole : la Microbrasserie Saint-Arnould de Mont-Tremblant et Lambic du Nord. Elle a signé une chronique au Ale Street News pendant 15 ans, organisé pendant huit années l’événement March in Montreal pour le compte du Canadian Amateur Brewers Association (CABA) et enseigné des cours sur la bière aux côtés de Michel Gauthier.

Ensuite, elle fut embauchée chez Gilbertson & Page pour vendre du matériel de fabrication de bière grâce aux bons mots qu’avait prodigué à son égard son entremetteuse Ellen Bounsall. Elle a fait la transition quand l’entreprise est passée aux mains de la compagnie américaine Brewers Supply Group avec la filiale BSG Canada, dont elle est encore et toujours à l’emploi aujourd’hui.

« J’ai présentement l’emploi de rêve pour moi : je juge des bières dans plusieurs concours internationaux, j’enseigne sur la bière, je fais des collaborations avec des gens très connus dans l’industrie à travers le monde, je crée des bières pour des brasseurs et avec eux et je participe régulièrement à des ouvrages sur la bière », énumère-t-elle, en précisant que le titre de son poste « spécialiste des ingrédients brassicoles » chez BSG Canada fut créé carrément à son image.

Toujours prête à aider

Deborah fait beaucoup de dépannage. En fait, elle est perçue par ses pairs dans le milieu comme une personne « techniquement forte » en matière de brassage, un savoir qu’elle aime certainement partager. « J’aide les brasseurs, qu’ils soient mes clients ou pas… Je fais partie de la communauté, alors j’aide les gens. » Voilà qui est sa philosophie. Oxydation, diacétyle, bières mal balancées… « Je suis comme une machine à rayons X pour découvrir les défauts », admet Deborah qui se sent en vacances lorsqu’elle découvre une bière bien faite. « Je peux passer une soirée à l’apprécier sans l’analyser! » Bref, en plus de goûter bon, cela lui relaxe les méninges. D’ailleurs, elle avoue ne pas avoir de bière préférée. Elle aime simplement les meilleurs exemples de chaque style.

Les brasseurs font souvent appel à elle lorsqu’ils ont par exemple des problèmes de fermentation ou quand ils cherchent quels ingrédients, malts ou levures utiliser pour brasser un style spécifique de bière. « Je suis toujours heureuse de pouvoir leur donner du data pour brasser sur des styles en particulier ou oser des variantes. J’ai toujours tout ça en tête, en plus de pouvoir émettre des hypothèses lorsqu’ils sont confrontés à un problème. »

Peu importe l’étape de brassage où ils sont rendus, elle assure avoir toujours des hypothèses à un problème et des solutions concrètes à proposer pour régler une situation indésirée.

Grand catalogue à ingrédients

Deborah est reconnue comme une spécialiste des arômes et saveurs aux quatre coins de la planète brassicole. « J’aime la communauté brassicole internationale et ce qu’elle a à offrir. J’ai des amis anglais, allemands, belges… Même des brasseurs trappistes qui parfois me confient des secrets bien gardés sur une bière. Je me sens vraiment privilégiée! » En effet, elle a rencontré des gens fabuleux grâce à des invitations à venir juger au World Beer Cup et au European Beer Star, entre autres, des séjours à l’étranger dont elle profite aussi pour s’amuser un peu et créer des bières nouvelles ou brasser des collaborations. D’ailleurs, elle était invitée récemment à brasser deux bières avec le brasseur, juge, conférencier et auteur germano-américain renommé Horst Dornbusch, et elle a aussi expérimenté un retour aux anciennes techniques de brassage à la malterie Weyermann, en Allemagne.

Un souvenir qu’elle aime justement partager c’est cette fois où elle avait tenu un kiosque qu’ils avaient nommé « Brassage d’autrefois » au Mondial de la bière de Montréal avec Bill Owens, un compagnon américain venu de Californie et bien connu de l’histoire des premiers brouepubs aux États-Unis. « On s’est amusés à brasser de la bière selon d’anciennes méthodes sur de vieux équipements dans un décor qu’on avait nous-mêmes monté. Nous n’avions ni montres, ni thermomètres pour mesurer quoi que ce soit, on faisait tout manuellement. » Le kiosque avait vraisemblablement fait fureur!

« Je suis rendue à un niveau d’expertise très intéressant où j’explore des avenues nouvelles et m’adonne à des expérimentations avec des ingrédients et produits moins connus. J’utilise autant mon côté de brasseuse et dégustatrice pour bien comprendre les matières et j’adore partager mes découvertes avec d’autres passionnés de la bière. Et je n’ai pas fini de faire des choses », a-t-elle partagé tout sourire, avec le charme de son accent américain.