Que devrait-on vendre, et à qui?

Vue rapprochée de deux hommes tachant des verres de bière ensemble, célébrant au pub de la bière. Des brasseurs professionnels en train de griller avec leurs verres à bière. Célébration du succès, concept de festival oktoberfest
Photo Dreamstime

Les brasseries se vendent, s’achètent, et la communauté n’hésite pas à donner son opinion. Mais qu’en pense l’industrie? Bières et plaisirs en a discuté avec certains acteurs qui, pour la plupart, n’ont aucun problème avec l’idée de vendre un jour leur entreprise. Mais pas à n’importe qui!

Francis Joncas a connu tellement de succès avec sa microbrasserie Pit Caribou, qu’il ne pouvait plus pratiquer ce qu’il aime le plus : créer. « L’entreprise était rendue trop grosse pour un seul dirigeant, avec 32 employés à gérer. Ça me tirait beaucoup de jus. Il aurait fallu que je me retrouve derrière un bureau ou que je m’associe. Je sais bien m’entourer, mais j’ai de la misère à déléguer », raconte-t-il.

Donc, il y a environ deux ans, il a décidé de vendre. Il a d’ailleurs été approché par trois premiers acheteurs potentiels, mais dont les tentatives n’ont pas abouti.

C’est en février qu’une entente a finalement été conclue. Et pour une rare fois, la communauté a réagi positivement. Pourquoi? Parce que le fleuron gaspésien a été vendu à deux jeunes entrepreneurs de la région, Vincent Coderre et Jean-François Nellis, et non à un conglomérat. Car, disons-le : les Québécois sont possessifs quand il est question de leurs brasseries. Mais que disent les propriétaires?

« Je n’aurais pas vendu à n’importe qui. Je n’aurais pas été capable de dormir le soir si ça avait été à Molson ou Labatt, même si l’on m’avait donné 20 millions de dollars. »

FRANCIS JONCAS, MAINTENANT EX-PROPRIÉTAIRE DE PIT CARIBOU

Pour le brasseur, le choix du bon acheteur est également une question d’atomes crochus, puisqu’il restera trois ans auprès des nouveaux propriétaires afin de transmettre ses connaissances. « Les deux ont une belle dynamique et une belle vision de l’entreprise, laquelle ils veulent pousser un peu plus loin dans les années à venir », ajoute-t-il.

Passer le flambeau

Les brasseurs rencontrés s’entendent pour dire qu’il arrive un point dans la vie d’une entreprise où elle doit assurer la succession, que ce soit à la famille ou à des acheteurs externes.

Pour Beau’s All Natural, cette succession est transmise aux employés. La brasserie ontarienne a lancé en 2017 un programme d’achat d’actions dédié exclusivement aux employés actuels et futurs de la compagnie. L’objectif sur le long terme consiste à leur vendre 100 % des actions.

« Pour nous, rester artisanal est très important, et demeurer indépendant des grandes multinationales est la clé pour réussir. Ce que notre programme nous aide à réaliser »

STEVE BEAUCHESNE, COFONDATEUR DE LA BRASSERIE BEAU’S

Une option qu’Alexandre Caron, copropriétaire de Ras L’Bock, admire. S’il est loin de vouloir vendre, il n’exclut pas l’idée qu’un jour, peut-être, le temps viendra. Surtout qu’avec leur investissement de 2,3 M$ dans une deuxième usine, installée à La Pocatière, quintuplant la capacité de production annuelle pour atteindre 6000 hectolitres, penser que les grands voudront y mettre la main n’est pas saugrenu.

Chose certaine, le jour venu, l’équipe considèrera toutes options autres qu’un géant multinational. « Saint-Jean-Port-Joli, où l’on fait nos vies, possède 3500 habitants. Donc, ça modifie la perspective, parce que la journée que je vends à Molson ou Labatt, je verrai encore ma tante Suzanne à l’épicerie. Et si la philosophie de notre entreprise changeait, en supprimant des emplois par exemple, j’aurais de la misère à me promener dans mon village, la tête haute », explique-t-il.

Cela dit, les propriétaires de 32 ans aux projets plein la tête ne se sentent pas prêts à laisser partir leur entreprise. « On est jeune, avec des enfants qui pourront peut-être prendre la relève », dit celui qui est également directeur des ventes.

Vendre, mais pas à n’importe quel prix

Même si Gabriel Girard Bernier, copropriétaire de la Brasserie du Bas-Canada, à Gatineau, est très conscient que les chances qu’il reçoive une offre d’achat sont très petites – puisque sa jeune entreprise n’a pas encore atteint son plein potentiel –, il reste tout de même ouvert à cette éventualité. « Si demain on reçoit une bonne offre, on l’envisagerait », partage-t-il.

Déjà, à la deuxième année d’opération, la brasserie peine à fournir la forte demande chez ses 45 détaillants. L’équipe réfléchit d’ailleurs à la possibilité d’ouvrir d’ici 2021 un deuxième local pour tripler, voir quadrupler leur capacité de production, actuellement à 1400 hectolitres par année.

Et s’il était question de vente, ce serait à l’intérieur même de son industrie, c’est-à-dire celle des bières artisanales, précise le brasseur en chef. « Notre attachement et notre philosophie viennent du mouvement artisanal. Nous ne serions donc pas à l’aise que la concurrence l’achète. »

Les raisons pour vendre, elles, peuvent différer. Par exemple, les banques deviennent nerveuses à l’idée qu’une entreprise dépende uniquement de prêts pour croître, donc vont souvent la forcer à vendre des parts, explique Steve Beauchesne. « Car si l’on fait une erreur de parcours, l’on risque de tout perdre, continue-t-il. Et après avoir tout misé sur une brasserie, que fait-on quand vient le temps de prendre sa retraite, ou lorsqu’on a besoin d’argent pour croître ou traverser une situation économique précaire? Souvent, la solution est de vendre. »