Shamat et Ninkasi : la bière civilisatrice

Statue de Gilgamesh
Photo Samantha (CC BY 2.0)

Les civilisations mésopotamiennes, expression signifiant en grec le pays d’entre les deux fleuves localisés dans la région de l’actuel Irak, ont vu naître les premiers codes de lois, le premier système d’irrigation, la première bureaucratie et la comptabilité. Les écrits extirpés du sol des premières Cités-États de Sumer, d’Uruk et d’Akkad prennent la forme de tablettes d’argiles, un matériel résistant aux attaques du temps. La forme d’écriture employée est le cunéiforme, mot qui signifie littéralement en forme de coins ou de clous. Ces clous transmettent les traces éparses des origines des premières civilisations de la bière.

Les traces involontaires du passé lointain

Les traces qui nous survivent sont rarement celles que l’on souhaiterait se voir perpétuer dans les siècles à venir. Qui d’entre nous aimerait que la seule trace écrite qui décrive un pan de notre existence sur terre soit notre facture d’épicerie du mois dernier? Pourtant, les sociétés complexes et hiérarchisées produisent ce type d’écrit administratif à la tonne. Comparativement, le manuscrit de la prochaine série télé à succès ne représente qu’une somme infinitésimale du volume de la production écrite. C’est pourquoi, à moins de tomber sur des bibliothèques dévouées à cette mission de conservation, ce type d’écrit est l’exception, mais la probabilité que l’archéologue tombe sur des états de compte est importante.

LÉtat et la résistance

James C. Scott, dans son essai Against the Grain : A Deep History of the Earliest States paru en 2017, soutient que la formation des premiers États ne s’est pas faite de manière si harmonieuse comme on le présente souvent. La sédentarisation et l’agriculture qui caractérisent la formation des premiers États ne se seraient pas faites de manière fluide et les groupes de chasseurs-cueilleurs ont longtemps résisté à l’idée de s’établir dans des sociétés enrégimentées par un État. Ainsi, les données archéologiques montrent qu’entre 8000 et 3500 avant notre ère, plusieurs groupes de chasseurs-cueilleurs développent une forme de sédentarisation, d’artisanat et de culture qui font fi de la présence de structure étatique.

Un État peut se définir comme un territoire sur lequel une élite exerce un pouvoir coercitif. Pour se maintenir, cette élite s’appuie sur un système de taxation du produit ou le travail d’une population donnée. Scott soutient que pour qu’un état existe, il a besoin de s’appuyer sur la production d’une denrée de base pouvant facilement être taxée : la production céréalière est de ce type idéal. Les champs sont des unités délimitées et fixes. Et parce que la récolte murit dans une période de temps relativement courte, les cultivateurs de grains ne peuvent pas se soustraire aux collecteurs d’impôts. Là, où dans le monde, les communautés d’agriculteurs étaient fondées sur la culture de tubercules et de légumes racines comme la patate douce ou le manioc, l’évasion fiscale était facilitée par le simple fait que la récolte pouvait être laissée dans le sol et récoltée sur une longue période. Peu de ces sociétés ont développé un État.

La civilisation des céréales

Les céréales possédaient plusieurs avantages : ils avaient une plus grande valeur par unité de volume que bien d’autres sources alimentaires et, surtout, ils pouvaient être entreposés dans des greniers protégés dans les cités. Les villes se trouvaient ainsi au centre du pouvoir de redistributeur, soit vers des ouvriers serviles ou non, soit vers des soldats ou bien, vers la population en cas de siège. Grâce à la taxation, l’État devient l’intendant et les producteurs les sujets. L’élite non productrice qui émerge de tel système a comme intérêt de protéger les producteurs de grains et c’est ainsi qu’une partie des surplus accumulée qu’il contrôle est investie dans l’érection de muraille et dans la constitution de force militaire.

Une histoire de coercition et de luxe

Scott, professeur à Yale University, soutient que l’histoire de la construction de l’État antique en est une de coercition et surtout de résistance. Les populations nomades et semi-nomades de chasseurs-cueilleurs vivent dans un monde d’abondance. Dans l’esprit de Scott, la réponse à la question selon laquelle de telles populations souhaiteraient se joindre volontairement à un État qui limite et fixe les ressources, ne trouve réponse que dans la coercition.

L’esclavagisme n’est pas une création des États. Plusieurs populations n’ayant pas développé d’État ont tout de même développé l’esclavage dans le monde et à travers les siècles. Des économistes comme Karl Polanyi notamment, ont insisté sur l’importance du rôle de redistribution joué dans les premières Cités-États. Cette redistribution obtenue par l’annulation de dette envers l’État jouait un rôle capital dans le maintien de la cohésion sociale. L’une des manières de redistribuer une ressource comme des céréales est d’en faire un aliment qui saura plaire à une masse laborieuse souvent arrachée de force à sa vie d’abondance égalitaire et libre. S’il y a un stock à partager ou à investir, il faut en tenir le compte, d’où l’importance de la maîtrise de l’écriture et de l’arithmétique par les fonctionnaires de ces sociétés : les scribes, ces lointains ancêtres des notaires et des comptables. Pour tenir le compte d’un volume de matières quelconque, il faut des mesures standardisées. C’est ce que l’archéologie a découvert : d’important dépôt de bols pouvant contenir des quantités égales de matières. Ces mesures servaient à distribuer les rations de bières-aliments aux populations mises en esclavage par les Cités-États ou du moins, aux forces laborieuses captives impliquées dans l’érection des murailles ou dans le creusage des canaux d’irrigation.

La part du mythe

Contrairement à l’aridité redondante de la comptabilité, les mythes de l’époque sumérienne et babylonienne qui ont pu parvenir jusqu’à nous mettent en scène une histoire de séduction. L’épopée de Gilgamesh est l’un des récits les plus populaires de la Haute-Antiquité. Il met en scène Gilgamesh, le roi tyrannique de la Cité d’Uruk. Afin de tempérer ses excès, les dieux mettent au monde Enkidu, un être sauvage capable de combattre le tyran. De l’affrontement aucun vainqueur décisif n’en ressort. Afin d’amadouer son adversaire, Gilgamesh fit séduire Enkidu par Shamat – dont le nom signifie «ce qui est séduisant» –, la prêtresse de la déesse de la fécondité Ishtar. Pour arriver à ses fins, Shamat entretient des rapports sexuels avec Enkidu pendant sept jours et sept nuits et surtout, ce qui nous intéresse, elle lui fait boire de la bière dont l’homme sauvage apprécie grandement le goût. Après ces ébats, les animaux rejettent Enkidu qui rejoint Uruk à l’invitation de Shamat et se lie d’une sincère amitié à Gilgamesh.

Les deux comparses vivront alors une série d’aventure digne de manga. De ce mythe, il ressort que la bière – et le sexe – était conçue comme faisant partie intégrante du processus de civilisation. Le rituel de fertilité et la centralité des femmes dans la production de la bière sont aussi attestés par un autre mythe qui nous est parvenu. L’Hymne à Ninkasi, la déesse du pain et de la bière dont le nom signifie littéralement «Celle qui remplit la bouche», rapporte de manière détaillée la méthode de fabrication de la bière par les femmes à partir de boulettes de pâtes aromatisées. C’est cette même bière, dont le brassage est de source divine, qui a contribué à bâtir les balbutiements d’une civilisation humaine qui se pare encore, malgré ses travers et dérives manifestes, de flaveurs séductrices.

À lire pour en savoir plus :

Patrick E. McGovern, Uncorking The Past: The Quest for Wine, Beer and Other Alcoholic Beverages, Berkeley, University of California Press, 2009, 330 p.

Karl Polanyi, La Subsistance de lhomme : La place de l’économie dans lhistoire et la société, Paris, Flammarion, 2011 (1977), 420 p.

James C. Scott, Against the Grain: A Deep History of the Earliest States, New Haven & London, Yale University Press, 2017, 312 p.

« A hymn to Ninkasi: translation » dans The Electronic Text Corpus of Sumerian Literature, 2003

Stephanie Dalley

[trad.]

, Myths from Mesopotamia : Creation, The Flood, Gilgamesh, and Others, Oxford, Oxford University Press, 2008, 343 p.