Petit topo sur la Grèce brassicole en temps de crise

Économie

Photo Valerie R. Carbonneau

Un séjour en Grèce aura aussi été l’occasion de visiter quelques brouepubs et microbrasseries et de s’enquérir de leur santé économique en temps de crise financière. Car, malgré que le pays ait connu une accalmie depuis le pic de la crise économique qui sévissait depuis 2008, beaucoup de commerces et d’habitants en subissent encore les contrecoups.  Nous avons voulu établir un parallèle à savoir : qu’adviendrait-il de nos microbrasseries au lendemain d’une crise économique au Québec? Est-il illusoire de penser que la plupart traverseraient l’épreuve sans trop d’écorchures? La réponse n’est ni oui ni non, puisqu’il existe trop d’impondérables pour tirer des conclusions. Mais, voyons voir avec l’exemple de la Grèce.

Américaine d’origine, Majda Anderson a pris la Grèce pour terre d’adoption il y a une vingtaine d’années. C’est à Santorin qu’elle et ses partenaires d’affaires ont décidé d’ouvrir la 18e brasserie grecque il y a huit ans; ce nombre incluant les grandes comme Fix et Alpha, précise-t-elle. Bien qu’il y ait aujourd’hui plusieurs petites brasseries à Tinos, Paros, Mykonos, Chios, en plus de Rhodes, la Crête et le continent grec, la Santorini Brewing Company était la première à s’établir dans l’archipel des Cyclades. «Le gouvernement grec a fait grimper les taxes sur la bière il y a quelques années, ce qui n’était rien pour aider une industrie en partance. En revanche, heureusement qu’il existe encore des exemptions pour les petites brasseries.» 

Bien qu’elle admette que la Grèce soit un pays producteur de vin depuis des siècles, Majda demeure convaincue que la bière prendra encore plus de place. «La tendance n’est pas autant sentie qu’en Amérique du Nord, mais le simple fait qu’il existe aujourd’hui une quarantaine de microbrasseries alors qu’on en dénombrait 18, huit ans plus tôt, est très révélateur!»

Le tourisme, un allié?

La marque de commerce Donkey des bières brassées par la Santorini Brewing Company tire certainement profit de sa situation géographique, un fait que Majda avance d’elle-même. «Santorin reçoit des millions de visiteurs en haute saison et plusieurs établissements touristiques offrent nos Donkey… C’est donc déjà un défi pour nous que de répondre à la demande locale! Sinon, nous tentons de subvenir en bières à l’année à nos distributeurs d’Athènes et de Thessaloniki qui eux, s’occupent d’approvisionner le continent. 

Mais, en réalité, nous sommes capables de renflouer davantage nos stocks en hiver en plus d’exporter aux États-Unis, au Japon, en Suisse et en Angleterre.» Majda nous informait d’ailleurs que deux nouvelles microbrasseries devraient ouvrir prochainement à Santorin, une compagnie qu’elle voit d’un bon œil. «Après tout, il existe beaucoup de petites communautés en Amérique où une douzaine de microbrasseries se partagent un même territoire et elles réussissent à se livrer une saine compétition. La culture de la bière est peut-être récente en Grèce, mais les visiteurs nombreux arrivent souvent d’endroits où règnent les microbrasseries, alors la compétition ne m’apeure pas du tout», termine-t-elle.

Comme l’Italie, l’Espagne et la France, la Grèce est un pays producteur de vin, renchérit Sofoklis Panagiotou, propriétaire de Septem Microbrewery sur l’île d’Eubée et président du Hellenic Association of Brewers. «Malheureusement, nous avons le plus petit nombre de consommation de bière per capita en Europe», explique le propriétaire d’une microbrasserie pionnière de l’industrie de la bière artisanale, qui arrivait huitième au rang des premières à percer. 

Une industrie florissante malgré la crise?

«Avec un taux de chômage ayant atteint les 27 %, la Grèce a fait face à la pire crise économique de l’Europe lors des dix dernières années, illustre M. Panagiotou. Néanmoins, aujourd’hui, on y dénombre une quarantaine de microbrasseries, la plupart ayant élu domicile soit en région rurale ou sur des îles. Les amateurs disposent donc d’un vaste choix de bières artisanales grecques», précise le fondateur de Septem, sacrée Best Brewer of Europe au International Beer Challenge de Londres en 2015, en plus d’avoir raflé des prix à des concours internationaux une trentaine de fois. Précisons que Septem exporte désormais 25 % de sa production annuelle dans 14 pays. En dix ans, elle a dû agrandir quatre fois ses installations, passant de deux à huit bières régulières brassées à l’année, auxquelles s’ajoutent également plusieurs saisonnières.

«Notre industrie constitue certainement un paradoxe de la crise économique, quand on pense que les régions rurales ont été les premières affectées par la crise et que de nombreux microbrasseurs ont investi beaucoup pour justement s’installer dans ces régions…»

M. Panagiotou

Le défi des prochaines années, ajoute-t-il, sera de continuer collectivement d’éduquer les consommateurs sur la bière artisanale et les nombreux bienfaits qu’elle a sur une communauté. Il déplore d’ailleurs la tendance qu’ont les géants d’essayer de produire une bière artisanale, au même titre que certaines micros artisanales font dans le mainstream pour toucher plus de ventes… «Le gouvernement doit abaisser autant notre taxe sur l’alcool qui est la quatrième plus élevée en Europe et la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) qui elle, arrive bonne deuxième. Nos bières artisanales deviendraient ainsi plus abordables pour tous, à commencer par les Grecs!» 

Bref, ici comme ailleurs, la culture de la bière artisanale passe beaucoup par les jeunes, qui recherchent souvent la nouveauté et des saveurs nouvelles, pense-t-il. Elle perce tranquillement chez les consommateurs de vin et chez les femmes, fait-il également remarquer. Nombre de facteurs qui démontrent qu’il s’est installé tranquillement une petite révolution au niveau de la bière artisanale dans le pays.

Parallèle avec le Québec

En 1998, MicroBrasserie Charlevoix misait beaucoup sur le tourisme, avoue Frédérick Tremblay. «Avec 7000 habitants à l’année, on ne pouvait se fier que sur la business locale, surtout que très peu de marginaux s’intéressaient à la bière artisanale à l’époque, précise celui qui voulait rejoindre plus de monde avec ses produits de spécialité belge. En 2008, alors que le Québec vivait aussi un ralentissement, on a remarqué que les gens, que ce soit dans les grandes villes ou en région, continuaient de se rencontrer et de consommer. La bière est un petit luxe accessible, c’est un peu le Champagne des pauvres. Les gens ont besoin de se gâter et je pense que de tous les temps et de tous les lieux, la bière est un plaisir simple.» 

Témoin de la dynamisation des régions avec son entreprise brassicole, Frédérick démontre que les microbrasseries installées en région se greffent bien à l’industrie touristique. «Nous, on a beaucoup misé sur la Route des Saveurs; la MicroBrasserie Charlevoix s’est donc jointe à l’agneau, les fromages, les saucissons et le veau de Charlevoix. La force de la Route c’est cette synergie entre les chefs cuisiniers, les agriculteurs et les producteurs de la région», admet-il fièrement.

«60 % de notre industrie a moins de cinq ans d’existence, voilà qui est très révélateur d’une industrie en ébullition, précise Marie-Ève Myrand, directrice générale de l’Association des microbrasseries du Québec (AMBQ). Cette tranche de vie, on s’en doute, comporte son lot de défis; certaines passent à travers, d’autres pas. En fait, les microbrasseries constituent le deuxième produit d’appel en tourisme gourmand au Québec. Que ce soit en période de plein emploi ou de ralentissement économique, on a la chance au Québec d’avoir une industrie florissante et chaque litre brassé en microbrasserie est beaucoup plus porteur que celui vendu à gros volume, signe de la grande synergie dans le milieu.»

Côté statistiques, Marie-Ève avance que dans notre contexte actuel, les micros québécoises assurent plus de pérennité que d’autres types d’entreprises. Par exemple, en 2018, quatre permis seulement ont été révoqués contre 28 octroyés pour lancer de nouvelles micros. En 2017, ce sont 24 nouveaux permis qui ont été accordés, alors qu’un seul aura été retiré, tandis qu’en 2016, on enregistrait 35 permis émis contre cinq révocations. Des chiffres qui illustrent un portrait global assez favorable!