Quoi de neuf dans nos houblonnières?

Photo Frédéric Harnois

Alors que certains producteurs de houblon jettent l’éponge, d’autres prennent le relais, si bien que le nombre de houblonnières en activité au Québec continue d’augmenter. Qualité, disponibilité, prix compétitifs : il est temps de détruire le mythe qu’il serait difficile de s’approvisionner localement.

Selon Julien Venne, agronome spécialisé en houblon au ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ), le nombre de houblonnières serait passé de 35 en 2016, à 46 trois ans plus tard. C’est une formidable expansion considérant que les premières houblonnières se sont mises en place il y a une dizaine d’années.

« On sait que le houblon était cultivé depuis les débuts de la colonie, mais au tournant des années 1900, les grosses brasseries se sont tournées vers les producteurs américains. La production commerciale du houblon est alors pratiquement disparue chez nous. C’est suite à une pénurie internationale de houblon en 2007-2008 que des producteurs ont vu l’opportunité de relancer cette production », raconte Julien Venne.

Certaines variétés sont plus rustiques et semblent mieux adaptées à notre climat, mais le houblon reste une plante sensible aux maladies fongiques et aux ravageurs. Tout un défi pour le producteur.

De la Gaspésie à l’Abitibi, en passant par la Côte-Nord, les houblonnières sont partout. De 48 hectares en 2016, la production est passée à 57 hectares en 2019. Selon le MAPAQ, une vingtaine de variétés de houblon sont cultivées ici; le Cascade étant de loin le plus populaire chez les brasseurs et le plus cultivé. « On arrive à produire un Cascade de très bonne qualité, à des prix très compétitifs », indique Julien Venne.

Le Cascade du Québec aurait même un caractère distinctif, où s’exprime le terroir québécois, selon Luc Fortin, du Domaine Brune Houblonde et administrateur chez Houblon Québec. La coopérative, qui regroupe 13 producteurs de partout au Québec, a créé le QCascade. « Ce houblon est le fruit de la mise en commun des récoltes de cinq membres producteurs. On arrive ainsi à une très grande qualité, un goût uniformisé et une grande disponibilité toute l’année », affirme Luc Fortin.

Du houblon indigène?

 La question revient constamment, même si les réponses continuent à receler une part de mystère. Y avait-il du houblon en Amérique du Nord avant l’arrivée des colons? La réponse est oui.

« Il y a deux sous-espèces de houblon natives de l’Amérique du Nord. Elles n’ont pas nécessairement les mêmes attributs que les variétés importées d’Europe, mais ça ne veut pas dire qu’elles seraient impropres à la fabrication de la bière », répond Julien Venne.

Stéphane Bergeron, doctorant en sciences biologiques, pense qu’il est difficile de déterminer si les houblons qu’on retrouve dans la nature sont indigènes ou issus de croisements.

 « Les Européens ont importé leurs propres houblons, plus adaptés à l’agriculture, plus performant en termes de rendement. Ces houblons, échappés de culture, se sont naturellement croisés avec les houblons indigènes depuis 400 ans. Donc maintenant, pour savoir si un houblon trouvé dans la nature est indigène ou issu de croisement, il faudrait faire des tests génétiques. »

Un travail de moine

Patrick Savard, horticulteur passionné, a entrepris de développer et commercialiser de tels houblons trouvés à l’état sauvage, pariant que leur rusticité acquise en ferait des produits uniques et particulièrement adaptés à notre climat.

« J’ai fouillé dans les sociétés d’archives et dans divers documents afin de retracer les lieux d’anciennes cultures de houblon. C’est comme ça que j’ai trouvé des houblons sauvages dont j’ai prélevé des boutures et des bouts de rhizomes », raconte Patrick Savard. 

Depuis quelques années, il croise ces houblons avec d’autres variétés connues pour leur performance. Quatre houblons ont ainsi été créés : le Limonadier, le Renaissance, le Riel, et le Drummond. Une cinquième variété, le Whickam, est demeuré tel qu’il a été découvert dans la nature. « Je voulais qu’on puisse se démarquer un peu au Québec. Avoir nos variétés à nous. » Il vend maintenant des plants aux houblonnières intéressées.

Lors d’une conférence donnée dans le cadre du Festival des bières de Laval, Luc Fortin, qui cultive ce houblon au Domaine Brune Houblonde, nous fait goûter une bière aromatisée au Wickham. Avec son petit goût poivré, un peu pimenté, on reconnait certes un goût distinctif. Wow! Une bière au goût du terroir de chez nous!

« Le Wickham en est à sa troisième année dans mon champs et c’est celui qui performe le mieux. Il n’a pas souffert du tout du printemps tardif. Il est très touffu. On voit qu’il est très bien adapté à nos conditions climatiques », dit Luc Fortin, qui prévoit une belle récolte à l’automne. « Ma récolte est déjà toute vendue. Il y aura des bières qui sortiront et tout le monde pourra y goûter dans les prochains mois. »

Le houblon : peut-on en vivre?

« Pour l’instant, personne au Québec ne vit exclusivement de ça, poursuit l’agronome Julien Venne. Le houblon demeure une culture exigeante, qui demande beaucoup d’investissement, puisqu’il faut trois ans avant que les plants soient productifs ». Selon le spécialiste, le principal défi pour les producteurs est la constante recherche de nouveauté par les consommateurs. « Les gens veulent du nouveau. Les brasseurs changent leurs recettes et demandent toujours de nouveaux houblons. Ça occasionne une grande pression sur les producteurs. »

Steve Lemay, de la Ferme Double LL – la plus grosse houblonnière du Québec avec six hectares en culture – confirme le phénomène. « Si tel houblon est à la mode et qu’on décide d’en planter, rien ne nous dit qu’il sera encore en demande quand il sera productif dans trois ans. » 

Selon lui, un autre gros défi attend les producteurs : le marketing. « On est des producteurs agricoles, on travaille aux champs. On n’a pas tout le temps les outils qu’il faut pour faire passer nos messages. » Message très urgent à passer selon lui… « Il faut que les brasseurs sachent que la qualité est là, que nos prix sont compétitifs. Ceux qui croient encore que le houblon québécois est trop cher, ils ne sont pas venus me voir! »

Et le houblon bio dans tout ça?

Martin Audet, maintenant directeur de production à Farnham, occupait jusqu’à tout récemment ce poste chez New Deal, où il produisait la bière Boldwin, certifiée biologique. Selon lui, se fournir en houblon biologique québécois est loin d’être facile, même si quelques houblonnières en produisent. « Le produit est plus variable en termes de qualité et de quantité. Les productions sont plus petites et l’approvisionnement limité. Parfois tel type de houblon n’est juste plus disponible. Il faut donc adapter nos recettes. »

Bien sûr le houblon biologique est plus cher. Martin Éthier, de la houblonnière biologique Houblons Franklin, explique pourquoi : « Il faut que les gens sachent que ça vaut le prix. Il y a des cotisations à payer pour être certifié, les intrants coûtent plus cher et il y a des grosses différences au niveau des tâches. Ce qu’on pourrait faire avec un produit désherbant, on doit le faire à la main. Même chose pour le contrôle des ravageurs. »

Du houblon québécois dans votre verre

Même si le printemps tardif a semé l’inquiétude, tout va pour le mieux dans nos houblonnières. Avec les houblons rustiques Drummond et Wickham, dont les récoltes seront commercialisées cet automne ainsi qu’avec l’excellent QCascades dont la qualité égale ou supplante celui des États-Unis, et considérant les prix compétitifs qui s’installent, parions que de plus en plus de brasseurs travailleront à mettre le houblon québécois dans nos verres.