Bière sans alcool, le nouvel Eldorado?

Canettes de soda avec une ouverte
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La rumeur court et les joueurs du milieu le confirment : la tendance des consommateurs à choisir des bières sans alcool est en augmentation. La valorisation de saines habitudes de vie, ainsi qu’une offre meilleure et plus diversifiée semblent contribuer au mouvement, qu’on dit aussi local qu’international.

Attirer la clientèle avec le sans alcool

Organisatrice de l’Oktoberfest de Repentigny, Nadia Saïdani l’a bien compris. Sur les publicités de l’évènement, le sans alcool est mis bien de l’avant. « On sait que ça nous attire une certaine clientèle, qui autrement ne viendrait peut-être pas. »

Selon Jason Hattem, directeur général de Krombacher Québec, rien que durant les trois jours de l’évènement en septembre dernier, pas loin de 1000 dégustations de bières sans alcool ont été servies au kiosque de Krombacher, un chiffre en augmentation.

Même son de cloche du côté des tenanciers de bar. Mathieu Cloutier de la Ninkasi Simple Malt tient en permanence une ligne de bière sans alcool, d’où s’écoule 30 litres de bière par semaine, et il ne reviendrait pas en arrière. « Ça nous génère de la clientèle. Des clients nous l’ont dit, ils influencent leur groupe d’amis à venir chez nous car ils savent qu’ils auront cette option de pouvoir boire une bière sans alcool en fût. »

Le geste de tenir une bière en main, et non pas un jus d’orange, est important selon lui. « Quand t’as une pinte de bière comme les autres, avec une belle couleur, une belle texture et un goût correct de bière, ça te donne le feeling de pas être exclu du groupe. »

Qui sont ces gens qui boivent de la bière sans alcool?

Un peu n’importe qui consomme de la bière sans alcool, disent à l’unisson les intervenants interrogés. L’option peut être temporaire pour grossesse, régime hypocalorique ou prise de médicaments, réservée aux jours de semaine, à la fin de soirée, ou permanente pour diverses raisons. Certains consommateurs boivent deux bières alcoolisées, suivies de deux bières sans alcool, pour contrôler leur taux d’alcoolémie. Et pourquoi pas? Il ne s’agirait donc pas d’une caste à part.

Un choix «santé»

Bryan Richard est directeur de production chez BockAle qui produit les bières sans alcool IPA Découverte, Stout Trou Noir et Berliner Sonne. Selon lui, choisir la bière sans alcool est un choix santé. « On souhaite promouvoir des bonnes habitudes de vie, donner aux gens la possibilité d’une bonne petite bière qu’on peut boire sur semaine, basse en calorie et sans l’impact de l’alcool. »

Contrairement à d’autres produits allégés, la bière sans alcool ou désalcoolisée ne présente pas de produit chimique rajouté. Elle contient moins de sucre, mais pour correspondre à la définition de la bière, elle doit contenir les mêmes ingrédients qu’une bière régulière, soit céréale, eau, levure et houblon. C’est le protocole de brassage qui fait la différence au niveau du taux d’alcool obtenu, ou encore l’utilisation d’équipement de filtrage des molécules de l’alcool, dans le cas des bières désalcoolisées.

Un gros travail de recherche

Produire une bière sans alcool intéressante à déguster demeure un défi pour les producteurs, mais devant la demande, ils investissent en recherche et développement et les résultats se font sentir.

Chez BockAle, on a mis deux ans pour adapter les recettes, dit Michael Jean, directeur général. « On croit à une ressource à temps plein en recherche et développement. Aucun produit ne sort d’ici rapidement. On s’engage à ce que nos produits soient toujours meilleurs. » 

Bryan Richard y met d’ailleurs le travail. « Le rêve serait d’obtenir deux bières identiques : l’une avec et l’autre sans alcool, mais le sans alcool demeure un défi. Il y a toujours une petite différence. Ce n’est pas le même feeling en bouche, le corps de la bière est différent, mais on poursuit nos recherches pour se rapprocher toujours plus du résultat idéal. On pense également à faire des bières fruitées ou barriquées sans alcool, entres autres. »

Chez Vrooden aussi la recherche est permanente. Après l’arrivée de la blonde et de la rousse sans alcool sur le marché, l’équipe travaille à pouvoir proposer une Lager noire, style Schwarzbier. « On continue à travailler sur les recettes, nos bières sont en amélioration constantes. Notre production de sans alcool représente 10 % de notre production totale de 2200 hectolitres, mais on aimerait monter à 30 %. Selon nos études de marché, le sans alcool est le prochain créneau à prendre », dit Carol Duplain, brasseur en chef.

Du goût, demandent les consommateurs

Chez IGA Extra Quintal de Laval, où l’on trouve toutes les bières sans alcool disponibles sur le marché. La IPA Découverte de Bock Ale est le 3e plus gros vendeur de l’année en terme d’unité vendues dans la catégorie microbrasserie alcoolisées et sans alcool confondus. « Les gens cherche du goût, pas seulement du sans alcool, et ils nous demandent conseil là-dessus », affirme le directeur Maxime Quintal, dont les statistiques parlent. 

« La demande pour le sans alcool a bondit d’au moins 100 % depuis les derniers huit mois et représente aujourd’hui entre 3 et 5 % de nos ventes, poursuit ce dernier. On a agrandit notre section sans alcool, avec l’arrivée de nouveaux produits, mais surtout face à la demande. On est loin du temps où la bière sans-alcool était cachée dans un coin avec la sans gluten… »

C’est le même phénomène à la Saucisserie Bois-des-Filion, où les amateurs de bières de microbrasseries de la Rive-Nord convergent. Sophie Babin, gérante, confirme que les consommateurs qui veulent du sans alcool cherchent également une expérience de dégustation. « La demande a beaucoup augmenté et les gens cherchent des bières sans alcool dans des styles différents. Heureusement l’offre se diversifie. »

Un marché à saisir

Jason Hattem, directeur général de Krombacher, croit que le marché du sans alcool ira en grandissant. « Globalement le marché de la bière est en légère régression, mais le sans alcool est en augmentation, donc pour nous c’est un marché très intéressant. On pense qu’on pourrait augmenter nos ventes de 50 % d’ici 5 à 6 ans. » 

Le directeur de la succursale québécoise de la brasserie allemande constate qu’il s’agit d’un phénomène mondial. « En Allemagne, c’est très normal de commander une bière sans alcool. Le créneau s’est beaucoup développé en Europe dans les dernières années, donc les brasseries européennes sont plus avancées en terme de qualité, mais la même chose s’en vient ici. »

Éric Michaud, de L’agence d’importation Vitriol, a aussi flairé la bonne affaire. Depuis deux mois, il distribue l’allemande Weihenstephaner Hefeweissbier désalcolisée via le réseau de distribution de Bucké, et les résultats sont déjà probants. « On s’est dit que c’était une bonne idée de combler le créneau du haut-de-gamme. On aura sous peu les Mikkeller Limbo Framboise et Henry and his science, et la Brewdog, une rousse écossaise de qualité. Il y a déjà une demande forte pour ces bières à venir. »

Le succès pour les précurseurs

Quand on est le premier à se ruer sur l’or, il y a des chances qu’on soit le premier à en trouver. En 2017, quand BockAle a fait le choix du sans alcool, une partie de l’équipe incrédule a quitté le navire. « On se cherchait une identité, on voulait se démarquer en tant que microbrasserie par rapport aux 3 000 bonnes bières sur le marché, alors on a choisi de miser sur le sans alcool avec 95 % de notre focus marketing là-dessus. Certains n’y croyaient pas, mais aujourd’hui ce créneau représente 75 % de notre production », relate Michael Jean, directeur général.

Avec l’entrée récente de la IPA Découverte dans les beer stores ontariens, l’avenir est rose pour Le BockAle. «On vient d’investir un demi-million de dollars pour doubler la superficie de la brasserie et augmenter la productivité. Avec la sortie prévue de trois nouvelles bières sans alcool en 2020, on prévoit une montée substantielle de notre chiffre d’affaires. »